Le mardi 27 octobre à 9 h, heure des Maritimes, des milliers de personnes se sont connectées en même temps pour obtenir une place à bord du Madeleine II à l'été 2027. Une semaine plus tard, la Coopérative de transport maritime et aérien (CTMA) affirme tenir la solution à ce rituel annuel qui tourne à l'épreuve. Elle ne peut toutefois pas la déployer seule : il lui faut l'accord d'Ottawa.
Une journée de bogues, de doublons et de cartes débitées
Selon Radio-Canada, la forte affluence a rapidement fait dérailler le système web de réservation et engorgé les lignes téléphoniques. À certains moments, le site était simplement hors d'usage. Des clients n'ont pas pu conclure leur transaction, même après des heures d'attente.
Le réflexe de réessayer a aggravé le problème. Toujours selon Radio-Canada, des usagers ont tenté de réserver à plusieurs reprises, si bien que plusieurs traversées affichaient déjà complet et que des cartes de crédit ont été débitées plus d'une fois. La CTMA a reconnu sur Facebook que des réservations avaient été créées en double et promis de faire le tri pour libérer des places. Sur la même plateforme, plus de 330 commentaires se sont accumulés sous sa publication, dont ceux de clients qui disent s'être butés cinq fois à l'étape finale du paiement.
À TVA CIMT CHAU, le maire des Îles-de-la-Madeleine, Antonin Valiquette, a plaidé qu'on a beau investir dans les meilleurs logiciels, des milliers de transactions simultanées font planter un site. Il a aussi rappelé la contrainte de l'insularité : il faut coordonner hébergement, voiture et traversée, avec des dates qui coïncident.
Des chiffres records qui racontent le problème
Le bilan chiffré, rapporté par la radio communautaire CFIM, éclaire l'ampleur de la pression. Environ 8 350 trajets estivaux ont été réservés en une journée, dont 400 par téléphone, soit plus de 3 000 de plus que l'an dernier. Le nombre de requêtes a dépassé 15 000 par tranche de cinq minutes et a parfois frôlé les 100 000.
La progression est rapide. Dans un communiqué de novembre 2025, la CTMA faisait état de 4 545 réservations en une seule journée à l'ouverture de la saison 2026, un record à l'époque, soit près de 600 à l'heure. En un an, le volume du jour d'ouverture a donc presque doublé.
La demande est aussi soutenue par la saison elle-même : la CTMA rapportait de juin à septembre 2025 une hausse de 6 % des passagers vers les Îles, pour un total de 49 256 passages. Elle maintient en outre une liste privilège pour les résidents permanents, dont près de 1 600 Madelinots ont profité en 2025.
Un scénario qui se répète depuis 2020
Ce n'est pas la première fois. Radio-Canada rappelle que la CTMA a connu des problèmes similaires notamment en 2020 et en 2021. Le 2 février 2021, lors de la mise en service d'un nouveau système conçu pour le Madeleine II, près de 8 000 réservations avaient été traitées en une journée, soit près de dix fois le sommet quotidien antérieur de 900. La salle d'attente virtuelle censée servir de rempart avait elle-même été submergée, avait alors expliqué la porte-parole Claudia Delaney.
Deux constats ressortent de cette comparaison. D'abord, le nombre de réservations quotidiennes à l'ouverture est resté dans le même ordre de grandeur de 2021 à 2027, ce qui suggère que le goulot d'étranglement tient moins à la technologie qu'à l'ouverture simultanée de toute une saison un seul matin. Ensuite, la CTMA exige le paiement complet au moment de la réservation et impose la réservation à tous, y compris aux piétons et aux cyclistes, ce qui concentre encore davantage les transactions.
La piste d'un calendrier ouvert en continu
La solution avancée par la CTMA consiste à cesser de tout ouvrir d'un coup. Selon le Portail des Îles de la Madeleine, qui relaie le reportage de Radio-Canada, la coopérative planche sur un calendrier qui permettrait de réserver en continu. Le principe : un horizon glissant de douze mois, accessible en tout temps, qui étalerait la demande au fil des besoins de la clientèle plutôt que de la faire converger vers une seule matinée d'octobre.
Ce modèle bute toutefois sur une règle administrative. Transports Canada, qui verse une contribution financière au service de traversier, doit approuver les tarifs et le budget annuel de la CTMA douze mois à l'avance. Selon CFIM, la coopérative a entrepris des démarches pour faire approuver ses tarifs un an à l'avance, alors qu'elle doit pour l'instant soumettre un budget annuel au ministère, qui donne ensuite son feu vert à la planification des traversées. Le calendrier actuel de la FAQ de la CTMA confirme ce fonctionnement : le système ouvre à la fin d'octobre pour toute l'année suivante, et la surcharge de carburant est fixée chaque printemps lors de la négociation du budget d'exploitation avec Transports Canada.
Autrement dit, la cadence annuelle des réservations découle en bonne partie du cycle budgétaire fédéral. Le député de Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine–Listuguj, Alexis Deschênes, demande à Transports Canada de faire preuve de flexibilité. Le ministère n'avait pas, à notre connaissance, rendu publique de réponse au moment d'écrire ces lignes.
Ce qu'un calendrier continu réglerait, et ce qu'il ne réglerait pas
Un calendrier ouvert en permanence dégonflerait vraisemblablement le pic du jour J et limiterait les réservations en double nées de la panique. Il atténuerait aussi l'effet de rareté qui pousse chacun à agir dans la première minute.
Il ne créerait pas, en revanche, de places supplémentaires. Les traversées de juillet et d'août continueraient de se remplir vite, et la demande record observée cette année laisse penser que la pression sur les meilleures dates ne disparaîtrait pas. La CTMA maintiendrait d'ailleurs sa stratégie d'ouvrir des voyages de nuit lors d'une seconde phase, plus tard dans l'année, selon CFIM. Un étalement des ouvertures de capacité, déjà pratiqué, est donc en partie la logique que le calendrier continu viendrait généraliser.
Un dossier qui s'inscrit dans une fragilité plus large
Les ratés informatiques surviennent dans un contexte où la capacité même du lien maritime inquiète. Depuis la vente du Vacancier en 2023, la CTMA ne dispose d'aucun navire pour pallier les absences du Voyageur 2 et du Madeleine II en cas de bris ou d'arrêt technique, a rappelé le Portail des Îles de la Madeleine. Le Madeleine II doit entrer en cale sèche en janvier 2027 au chantier naval des Méchins, et la coopérative disait en août négocier la location d'un navire pour assurer la liaison avec l'Île-du-Prince-Édouard pendant cet arrêt.
La question du navire de relève oppose depuis des mois la CTMA, la Société des traversiers du Québec (STQ) et les deux ordres de gouvernement. La STQ a refusé en juin d'intégrer un navire hybride à son contrat de desserte cargo, et le ministre québécois Bernard Drainville a répondu en août que la question relève d'abord d'Ottawa. La CTMA affirme de son côté que le fédéral a accepté de verser jusqu'à 24,5 millions de dollars pour l'acquisition d'un navire de relève, étalés sur sept ans.
Ces deux dossiers, réservations et navire de relève, partagent une même réalité : une desserte essentielle à une population insulaire dont les règles de financement et d'approbation se décident à Ottawa et à Québec, à plusieurs centaines de kilomètres de Cap-aux-Meules.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs échéances se dessinent. D'abord, la réponse de Transports Canada à la demande d'approbation anticipée des tarifs, condition préalable au calendrier continu. Ensuite, le tri des doublons et le remboursement des cartes débitées plus d'une fois : la CTMA a indiqué que les réservations complétées mais non payées seraient honorées et que les trajets réservés en double seraient annulés. Enfin, la cale sèche de janvier 2027, premier test réel du plan de contingence.
Pour les voyageurs, le message pratique demeure celui de la coopérative : une réservation en ligne peut être modifiée sans frais jusqu'à trois heures avant le départ, ce qui permet de saisir une meilleure traversée si elle se libère. Mais tant que le cycle budgétaire fédéral dictera le calendrier, le matin de la fin octobre risque de rester, pour des milliers de vacanciers, un moment de fébrilité.
