Le dimanche 1er novembre, environ une centaine de personnes, dont plusieurs accompagnées de leur chien, se sont réunies devant l'hôtel de ville de Matane pour réclamer un refuge animalier. La scène, rapportée par Radio-Canada et Mon Matane, est modeste par son ampleur. Elle dit pourtant quelque chose de plus large : dans le Bas-Saint-Laurent comme en Gaspésie, les services aux animaux errants reposent encore largement sur des bénévoles, faute d'un cadre financier stable.
Trois ans sans refuge ni fourrière
Selon Radio-Canada, Matane est sans refuge animalier depuis trois ans, à la suite de la fermeture du seul service de la ville. Il s'agissait du Salon de toilettage et refuge Fortin D'Amour, qui avait fermé ses portes à la fin de janvier 2023. Radio-Canada rapportait alors que l'entreprise, mandataire de la Ville pour la fourrière, avait fermé faute de ressources financières suffisantes. Une bénévole du refuge expliquait à l'époque que la fourrière finançait en partie le refuge, mais que le reste était à leurs frais et que ce n'était plus viable.
Le modèle de fourrière en vigueur à l'époque illustre la fragilité de l'ensemble. D'après Radio-Canada, la Ville remboursait un nombre maximal de jours de garde, soit 15 $ par jour pour un chat et 25 $ par jour pour un chien, avec des frais de capture de 50 $. Le salon de toilettage avait donc choisi de garder les animaux à ses frais pour éviter leur euthanasie après la période de garde réglementaire.
Depuis, c'est le vide. Un article de Mon Matane, publié à l'époque, précisait que pour les chiens, il n'y avait pas de solution à court terme, la Sûreté du Québec ne pouvant intervenir que si l'animal est dangereux ou menaçant. Pour les chats, l'organisme Les Animaux de la seconde chance coordonne des familles d'accueil, avec un soutien financier de la Ville.
Une femme à bout de souffle, 70 animaux
L'initiatrice de la marche, Gaétane Bernier, accueille des animaux sauvages blessés ou orphelins depuis plus de six ans. Les chiens et les chats se sont ajoutés après la fermeture de l'ancienne fourrière, a-t-elle expliqué à Radio-Canada en septembre. Elle disait alors héberger environ 70 animaux, tout en travaillant 40 heures par semaine comme secrétaire-assistante dans une clinique vétérinaire, et puiser dans son budget personnel pour compléter les dons. Elle précisait avoir agi de sa propre initiative, sans mandat de la Ville, et envisageait de cesser ses activités faute de progrès.
À Mon Matane, elle expliquait que les gens paient leurs médailles pour animaux, mais qu'une fois le chien perdu, ils n'ont nulle part où l'envoyer. Elle signalait aussi une remontée des chats errants et une saturation du groupe de bénévoles.
La marche du 1er novembre visait, selon Mme Bernier citée par Mon Matane, à prouver aux municipalités que le besoin est là. Parmi les marcheurs, Radio-Canada cite Stéphanie Gauthier, qui souhaite pouvoir récupérer rapidement son chien s'il se perdait, et qui voit dans le refuge un outil de sensibilisation autant que de ramassage. Le député de Matane-Matapédia-Mitis, Pascal Bérubé, était présent, « en tant que Matanais », a-t-il dit.
Un projet municipal devenu trop coûteux
Le dossier n'est pas nouveau, et c'est là que la frustration s'enracine. Le refuge devait d'abord ouvrir à l'automne 2023. L'échéancier a été repoussé au printemps 2024, puis à 2025, rapportait Radio-Canada. La Ville avait acquis un bâtiment dans le parc industriel, mais l'étude du bâtiment a révélé de la pourriture dans les murs et des fondations inadéquates, selon le maire Eddy Métivier. Radio-Canada a rapporté que la Ville songeait alors à raser la structure pour reconstruire.
La facture a explosé. Le maire espérait un projet de l'ordre de 300 000 $ à 400 000 $ ; le coût grimpait au-dessus de 1,1 million de dollars plus taxes, a-t-il reconnu à Radio-Canada. L'ensemble devait répondre aux normes du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ), qui encadre les refuges, notamment pour prévenir la contamination croisée entre les animaux entrants et ceux déjà hébergés. Le maire jugeait ces exigences sévères et responsables de ralentissements.
M. Métivier avait aussi indiqué que les prochaines étapes seraient vraisemblablement gérées par le conseil municipal élu aux élections de novembre, ce qui ajoute une dimension politique au calendrier actuel.
Le pari du refuge régional
Face à ces coûts, la Ville a changé de stratégie. Elle a approché les MRC de La Matapédia et de La Mitis pour mettre sur pied l'équivalent du Centre de services animaliers de Rimouski, le CSAR, qui couvrirait les trois territoires, a rapporté Mon Matane. Le maire a indiqué à Radio-Canada, dimanche, que la Ville est réceptive aux demandes de Mme Bernier et que les résultats d'une étude sur un refuge régional seront déposés aux municipalités dans les prochaines semaines. Il affirme vouloir « tomber en mode solution », même si rien de concret ne se construit pour l'instant en ville.
M. Bérubé a résumé le raisonnement à Mon Matane : si la charge repose uniquement sur Matane, c'est difficile, et il faudra l'appui de l'ensemble des municipalités de la MRC. Mme Bernier abonde dans le même sens, estimant qu'un refuge régional pourrait offrir plus de services.
Le modèle rimouskois montre que la formule est praticable. Selon son site, le CSAR se présente comme le seul refuge entre Lévis et Gaspé et fonctionne avec des ententes intermunicipales. Il offre l'adoption, une clinique vétérinaire intégrée et des programmes d'éducation. Il est aussi un organisme à but non lucratif auquel la Ville de Rimouski confie, par entente, la gestion animalière, comme le montre un procès-verbal du conseil municipal de janvier 2024. Reste que, d'après la Ville de Rimouski, certains services (cession, plaintes, récupération d'animaux errants) sont réservés à ses seuls citoyens, ce qui illustre la nécessité d'ententes formelles pour desservir d'autres territoires.
Matane n'est pas un cas isolé en Gaspésie
La situation matanaise s'inscrit dans un tableau régional préoccupant. Radio-Canada écrivait en 2023 que, après Matane, Sainte-Anne-des-Monts, les Îles-de-la-Madeleine et la Baie-des-Chaleurs, la Gaspésie connaissait une vague de fermetures de refuges. Il ne restait alors qu'un seul refuge sur les territoires gaspésien et madelinot, l'organisme OAA Espoir Câlin à Grande-Rivière. Les causes invoquées sont sensiblement les mêmes partout : manque de ressources financières et épuisement des bénévoles.
Le maire de Gaspé, Daniel Côté, soulignait alors un flou sur la responsabilité municipale. Selon lui, les municipalités ont clairement reçu la responsabilité des chiens dangereux, mais pas davantage. Il dénonçait qu'on leur demande de faire le travail du MAPAQ sans leur en donner les moyens. De son côté, le président de la Table des préfets de la Gaspésie, Mathieu Lapointe, évoquait la possibilité de mutualiser certaines ressources entre les cinq MRC.
Les difficultés persistent en 2026. TVA CIMT-CHAU rapportait en juillet que l'organisme Museau à cœur, à Gaspé, suspendait temporairement ses prises en charge, avec 46 animaux placés dans seulement neuf familles d'accueil. La Ville de Gaspé lui a accordé 3 000 $ pour l'année, une somme que l'organisme juge insuffisante, et lui prête temporairement un ancien bâtiment qui n'est pas aux normes. Sa présidente déplore que tout le bien-être animal de la collectivité repose sur les épaules d'un organisme non lucratif sans financement.
À Grande-Rivière, le refuge Espoir Câlin tourne constamment à pleine capacité avec près de 200 chats, rapportait TVA CIMT-CHAU. Il reçoit un montant des municipalités de la MRC du Rocher-Percé pour les chiens, mais rien pour les chats, alors que les chats errants sont très présents sur le territoire.
Ce qui se joue maintenant
Le cadre légal explique en partie ce casse-tête. Les municipalités québécoises ont des pouvoirs en matière de fourrière, mais le règlement provincial d'application de la loi sur l'encadrement des chiens, adopté après la mort d'une femme attaquée par un chien en 2019, vise surtout la sécurité publique. Il prévoit notamment l'enregistrement obligatoire des chiens auprès de la municipalité et des amendes en cas de manquement. Rien n'y oblige toutefois une municipalité à financer un refuge pour les animaux perdus ou abandonnés, ce qui laisse chaque conseil libre de décider, et chaque bénévole à ses frais.
Trois éléments seront à surveiller dans les prochaines semaines. D'abord, l'étude sur le refuge régional : elle devra chiffrer l'investissement, le coût d'exploitation et la clé de partage entre les municipalités de La Matanie, de La Mitis et de La Matapédia. Ensuite, la volonté des municipalités voisines de s'engager financièrement, car un refuge régional n'existe que si plusieurs signent. Enfin, le sort de Mme Bernier : épuisée, elle s'était donné quelques mois en septembre avant de décider si elle fermait son refuge. La mobilisation du 1er novembre lui a, dit-elle, fait chaud au cœur, mais elle ne remplace ni un budget ni un bâtiment aux normes.
La marche de dimanche n'a donc pas livré de réponse, seulement un signal : à Matane, assez de citoyens jugent le dossier prioritaire pour sortir un lendemain d'Halloween, costumes de chiens compris. Reste à savoir si l'étude attendue transformera cette pression en entente concrète, ou si le dossier glissera encore d'un conseil municipal à l'autre.
