Il y a des silences qui s'entendent. Celui qui s'installe cette semaine dans les rédactions de Gaspé, de Matane et d'Amqui en est un. Selon Radio-Canada, l'entreprise Les Publications gaspésiennes suspend la production de ses trois journaux, Le Pharillon (Gaspé), La voix gaspésienne (Matane) et L'Avant-Poste (Amqui), un peu plus d'un an et demi après en avoir fait l'acquisition. Neuf emplois sont compromis, dont ceux de cinq journalistes.
Le mot « suspension » laisse une porte entrouverte. Reste à savoir si elle mène quelque part.
Ce que l'on sait, et ce que l'on ignore
Les éléments confirmés tiennent en peu de lignes. Les trois titres cessent de paraître, du moins pour l'instant. L'entreprise propriétaire les avait rachetés il y a un peu plus d'un an et demi, ce qui signifie que le projet de relance, quel qu'il ait été, n'a pas trouvé son équilibre. Neuf postes sont touchés, dont cinq postes de journalistes, soit plus de la moitié du personnel visé.
D'autres éléments restent à ce stade inconnus du public, du moins à partir des informations diffusées par Radio-Canada : la durée envisagée de la suspension, la nature exacte des difficultés financières, l'existence ou non d'acheteurs potentiels, le sort des archives et des sites Web. Le segment diffusé à l'émission Première Escale annonce une discussion sur « les avenues possibles », ce qui laisse entendre que rien n'est tranché. Nous ne ferons pas dire aux faits plus qu'ils n'en disent.
Trois villes, trois bassins de lecteurs
Le choix des localités mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il dessine la géographie réelle de l'information locale dans l'Est-du-Québec. Gaspé est la porte d'entrée de la pointe de la péninsule, chef-lieu de la MRC de La Côte-de-Gaspé et siège de plusieurs institutions régionales. Matane, sur la rive sud du Saint-Laurent, est un carrefour entre le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie, avec son traversier, son port et son tissu industriel. Amqui, dans la vallée de la Matapédia, appartient à un territoire intérieur, plus enclavé, où les services de proximité comptent double.
Ces trois communautés n'ont ni les mêmes préoccupations ni les mêmes interlocuteurs. Un hebdomadaire régional est souvent le seul média à assister aux séances du conseil municipal, à couvrir une audience publique, à suivre un dossier de transport ou de santé sur plusieurs mois. Quand il disparaît, il ne reste pas un vide neutre : il reste un territoire dont on parle moins, et que l'on surveille moins.
Une couverture déjà mince
La suspension tombe dans un contexte où la matière à couvrir ne manque pas. Prenons les seuls dossiers qui ont fait la manchette régionale ces derniers jours, tels que rapportés par Radio-Canada.
La Régie intermunicipale de transport Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine (RÉGÎM) a annoncé une nouvelle taxe de 30 dollars sur l'immatriculation des véhicules de promenade, présentée comme une façon d'assurer l'avenir du transport collectif régional. Trois MRC l'imposeront à leurs citoyens : Bonaventure, La Côte-de-Gaspé et Avignon. Les propriétaires de véhicules paieront ce supplément pour soutenir le transport collectif et adapté en 2027. Voilà une décision qui touche directement le portefeuille des ménages, qui fait appel à des élus locaux et qui soulève des questions d'équité entre MRC. C'est exactement le genre de sujet qu'un journal local décortique : qui paie, qui ne paie pas, qui décide, selon quelle formule.
Aux Îles-de-la-Madeleine, l'entreprise Huîtres Old Harry, de Grosse-Île, souhaite construire une écloserie d'huîtres résistantes aux parasites, dans le contexte d'une industrie ostréicole dont les stocks ont été décimés par les maladies MSX et Dermo. L'entreprise déplore la lourdeur administrative pour obtenir une autorisation environnementale. Là encore, il y a un enjeu économique, un enjeu environnemental et un enjeu de délais administratifs, trois angles qui demandent du temps et de la connaissance du terrain.
À Port-Daniel, un territoire de 1500 hectares sera protégé à perpétuité. Selon Conservation de la nature Canada, la propriété présente des attributs de forêt ancienne. Cette bonne nouvelle écologique soulève aussi des questions concrètes sur l'usage du territoire, la propriété foncière et la gestion à long terme.
Ces dossiers circulent aujourd'hui grâce, notamment, à la présence de Radio-Canada dans la région. Mais un diffuseur national ne peut pas être partout, et ses priorités éditoriales ne recoupent pas toujours celles d'une communauté de quelques milliers d'habitants.
Le problème n'est pas propre à la Gaspésie
La fragilité des médias locaux n'a rien d'une exception gaspésienne. Partout dans le monde occidental, la presse hebdomadaire et régionale a vu ses revenus publicitaires migrer vers les grandes plateformes numériques, pendant que les coûts d'impression et de distribution restaient élevés. Aux États-Unis, des analyses universitaires publiées ces dernières années, notamment celles de l'Université Northwestern, ont documenté la multiplication des « déserts d'information », ces comtés où plus aucun journal local ne subsiste. Au Royaume-Uni et en France, la presse quotidienne régionale a connu des fusions et des regroupements pour la même raison.
Le modèle d'affaires est partout le même : un lectorat vieillissant et fidèle, mais restreint, des annonceurs locaux qui ont désormais d'autres canaux, et une rentabilité qui tient à quelques postes et à quelques contrats. Le moindre accroc suffit à tout faire basculer. Dans une région peu densément peuplée comme l'Est-du-Québec, où les distances sont grandes et le marché publicitaire limité, l'équation est encore plus serrée.
Cette situation n'est donc pas la faute d'un propriétaire particulier. Elle illustre un problème structurel que les gouvernements, les entreprises et les lecteurs ont du mal à résoudre, faute d'avoir trouvé un modèle durable de financement de l'information de proximité.
Les « avenues possibles »
Le segment de Première Escale évoque des avenues possibles. Sans préjuger de ce qui sera réellement envisagé, on peut dresser la liste des pistes qui se présentent habituellement dans ce genre de situation.
Une reprise par un autre acteur est la première : un autre groupe de presse, un entrepreneur local ou un regroupement de citoyens pourraient racheter un ou plusieurs titres. Le passage récent d'un titre d'un propriétaire à un autre montre que cette voie existe, mais aussi qu'elle n'est pas une garantie.
Le modèle coopératif ou à but non lucratif en est une deuxième. Plusieurs médias communautaires, en Amérique du Nord comme en Europe, fonctionnent grâce à des abonnements de soutien, des dons et des contributions de lecteurs devenus membres. Cela suppose un noyau de lecteurs prêts à payer pour une information qu'ils recevaient souvent gratuitement.
La troisième piste est celle d'un allègement : une publication numérique seule, sans papier, avec une équipe réduite. L'économie sur l'impression est réelle, mais le revenu publicitaire numérique l'est beaucoup moins, et l'audience locale en ligne se disperse sur les réseaux sociaux.
Il y a enfin l'option d'un soutien public ou parapublic, par des programmes de financement ou des ententes de publicité institutionnelle. Elle soulève chaque fois la question de l'indépendance éditoriale, qu'il faut protéger par des règles claires.
Aucune de ces solutions n'est miraculeuse. Chacune demande du temps, de l'argent de départ et, surtout, une équipe disposée à s'engager.
Ce que perd une communauté quand son journal s'arrête
La perte la plus immédiate est celle des emplois : neuf personnes, dont cinq journalistes, qui connaissent leur territoire, leurs sources et leurs dossiers. Un journaliste régional met des années à bâtir un réseau de confiance. Quand il part, ce capital ne se transfère pas facilement.
La seconde perte est plus diffuse : la mémoire. Un hebdomadaire archive, semaine après semaine, la vie d'un territoire, ses décès, ses mariages, ses élections, ses controverses, ses fêtes. Cet archivage quotidien constitue une ressource pour les historiens, les généalogistes et les citoyens eux-mêmes. Il est donc important de savoir ce que deviendront les archives des trois titres, une question que les informations disponibles ne permettent pas encore de trancher.
La troisième perte est démocratique. Les études sur le sujet, menées notamment aux États-Unis, associent la disparition d'un média local à une baisse de la participation aux élections municipales et à une moindre surveillance des dépenses publiques. Sans prétendre que ces résultats s'appliquent mécaniquement à la Gaspésie, ils invitent à la vigilance : là où personne ne regarde, les décisions se prennent plus facilement dans l'ombre.
La suite
Pour l'heure, tout dépend de ce qui sortira de la discussion annoncée sur les avenues possibles. Il faudra suivre trois choses : la durée réelle de la suspension, l'éventuelle apparition d'un repreneur et le sort des journalistes concernés. Le mot « suspension » n'est pas celui de « fermeture », mais la différence ne tient qu'à la volonté de quelqu'un de relancer la machine.
En attendant, les lecteurs de Gaspé, de Matane et d'Amqui devront chercher ailleurs leur information locale. La RÉGÎM, les MRC, les municipalités et les entreprises de la région continueront de prendre des décisions. La question est de savoir qui les regardera faire.
