Montréal

Désinfection des eaux usées à Montréal : un chantier colossal dont la facture a été multipliée par près de six

De 200 millions $ à 1,15 milliard $ : le projet de désinfection des eaux usées de Montréal illustre l'écart entre un enjeu environnemental vital et un investissement que les citoyens ne verront jamais.

Désinfection des eaux usées à Montréal : un chantier colossal dont la facture a été multipliée par près de six

Il y a des dépenses publiques que l'on admire en les inaugurant : un pont, un stade, une bibliothèque. Et il y a celles qui s'enfouissent sous terre, dont on ne parle qu'au moment de la facture. Le projet de désinfection des eaux usées de Montréal appartient à la seconde catégorie. Selon Radio-Canada, son coût est passé de 200 millions $ à 1,15 milliard $, une multiplication par près de six qui a inspiré cette formule : « On construit une cathédrale moderne que personne ne verra ».

Ce que les chiffres disent, et ce qu'ils ne disent pas

Le fait saillant tient en deux nombres. D'un côté, une estimation initiale de 200 millions $. De l'autre, une enveloppe désormais établie à 1,15 milliard $, soit environ 950 millions $ de plus. Pour un lecteur qui n'a jamais mis les pieds dans une usine d'épuration, la comparaison est parlante : on ne parle plus d'un ajustement, mais d'un projet d'une autre nature que celui qui avait été présenté au départ.

Ce que ces chiffres ne disent pas, en revanche, c'est la part exacte attribuable à chaque facteur. Un écart de cette ampleur résulte rarement d'une seule cause. Dans les grands chantiers d'infrastructures souterraines ou industrielles, on retrouve habituellement un mélange d'estimations préliminaires trop optimistes, de changements d'échéancier, de hausses du coût des matériaux et de la main-d'œuvre, de complexités techniques découvertes en cours de route et d'exigences réglementaires qui évoluent. Sans accès au détail du dossier, il serait malhonnête de répartir la responsabilité entre ces éléments : je m'abstiens donc de le faire.

Pourquoi désinfecter les eaux usées

À quoi sert, au fond, une désinfection ? Une usine d'épuration retire déjà une grande partie des matières solides et des polluants. La désinfection est une étape supplémentaire, qui vise à neutraliser les micro-organismes pathogènes (bactéries, virus, parasites) avant que l'eau traitée ne retourne dans le milieu naturel, ici un grand cours d'eau. Plusieurs techniques existent, dont les rayons ultraviolets et l'ozonation, chacune avec ses avantages, ses coûts d'exploitation et ses besoins en énergie.

L'enjeu est double. Il est sanitaire, parce que l'eau rejetée peut croiser des usages comme la baignade, la pêche ou la prise d'eau potable en aval. Il est aussi écologique, parce que la qualité de l'eau rejetée influe sur la faune aquatique et sur la santé globale d'un écosystème. C'est le genre d'investissement dont le succès se mesure à l'absence de problème : si tout fonctionne, personne ne s'en aperçoit. D'où l'image de la cathédrale invisible, qui résume à la fois la noblesse de l'objectif et la difficulté politique de le défendre auprès des contribuables.

Le paradoxe de l'infrastructure invisible

C'est là que la citation prend tout son sens. Une cathédrale se construit pour durer des siècles, avec le sentiment que l'effort dépasse la génération qui le consent. Une usine de désinfection demande un engagement comparable, mais sans le prestige : on ne coupe pas de ruban devant une cuve de traitement, et les bénéfices sont diffus, étalés dans le temps et difficiles à attribuer à un geste précis.

Ce paradoxe est connu des urbanistes et des gestionnaires publics partout dans le monde. Les réseaux d'égouts et de traitement vieillissent en silence, faute de visibilité, et leur mise à niveau est souvent repoussée jusqu'à ce que la contrainte devienne urgente, par exemple lorsqu'une norme se resserre ou qu'un incident survient. Or reporter un investissement ne le fait pas disparaître : il tend plutôt à le renchérir, puisque les coûts de construction, eux, ne reculent presque jamais. Il serait toutefois excessif d'affirmer que c'est précisément ce mécanisme qui explique la hausse observée ici ; le dossier tel que rapporté ne permet pas de le conclure.

Ce que cette hausse change

Une facture de 1,15 milliard $ n'est pas qu'une ligne comptable. Elle pose, de façon très concrète, la question du financement : qui paie, et sur quelle période ? Dans les municipalités, les infrastructures d'eau sont généralement financées par une combinaison de taxes, de tarification et de programmes de subventions de paliers de gouvernement supérieurs. Plus la facture grimpe, plus la pression sur ces sources s'accentue, et plus il devient tentant, pour les décideurs, de comprimer d'autres budgets ou d'étaler les travaux.

Elle pose aussi une question de gouvernance. Quand un projet passe de 200 millions $ à plus d'un milliard, les citoyens sont en droit de se demander comment l'estimation initiale a été établie, à quel moment l'écart est apparu, et quels mécanismes de contrôle ont permis de le détecter. Ce sont des questions de transparence qui ne remettent pas en cause la nécessité du projet, mais qui conditionnent la confiance du public envers ceux qui le conduisent. Les réponses détaillées, elles, relèvent des documents officiels et des explications des responsables du dossier, que je n'ai pas pu consulter ici.

Garder le cap sur l'essentiel

Il serait facile de réduire ce dossier à un scandale de dépassement de coûts. Ce serait ignorer le fond : l'eau que l'on rejette après usage doit être traitée correctement, et ce traitement a un prix. Le défi n'est pas de choisir entre la rigueur financière et la protection de l'environnement, mais d'obtenir l'une sans sacrifier l'autre.

Les prochaines étapes à surveiller sont claires : la publication d'explications détaillées sur la hausse, l'échéancier de réalisation des travaux, la répartition du financement entre les différents paliers de gouvernement et les mécanismes de reddition de comptes mis en place. C'est à l'aune de ces réponses que l'on pourra juger si cette cathédrale invisible aura été bâtie avec la discipline qu'exige son ampleur.

Pour l'heure, une chose est certaine : un projet dont le coût a presque sextuplé ne peut plus rester une affaire de spécialistes. Il appartient désormais au débat public, au même titre que les ouvrages que l'on voit.