Une remorque bardée de pompes, de filtres et de membranes, capable de se déplacer d'un site à l'autre pour transformer des eaux usées ou des eaux de procédé en une ressource réutilisable : c'est l'objet, très concret, sur lequel travaille depuis cinq ans le Carrefour de l'eau de Québec. Plus de 7 millions de dollars y ont été injectés, selon le reportage diffusé par Radio-Canada. Et pourtant, l'obstacle principal n'est pas technique. Il est juridique.
Un projet né d'une ambition industrielle
Le Carrefour de l'eau n'est pas un laboratoire isolé. C'est le bras opérationnel d'une ambition affichée par la Ville de Québec depuis la fin des années 2010 : faire de la capitale un pôle nord-américain des technologies de l'eau, en s'appuyant sur les infrastructures municipales comme bancs d'essai. L'idée de départ est simple et plutôt astucieuse. Une ville possède déjà des usines de traitement, des réseaux, des bassins, des effluents disponibles en continu. Plutôt que de laisser les entreprises tester leurs prototypes en vase clos, on leur ouvre l'accès à ces installations réelles, avec de vrais volumes et de vraies contraintes.
L'unité mobile pousse la logique plus loin. Une usine fixe traite ce qui lui arrive; une usine mobile va vers le besoin. Elle peut se rendre sur un chantier, dans un parc industriel, à proximité d'un site où l'eau potable est aujourd'hui utilisée pour des tâches qui n'en exigent nullement la qualité. C'est précisément là que se situe l'enjeu de fond.
Boire ou laver : la question du bon usage pour la bonne eau
Au Québec, l'eau distribuée par les réseaux municipaux est traitée pour être bue. Elle est ensuite utilisée pour arroser des espaces verts, laver des rues, alimenter des balais mécaniques, rincer des équipements, refroidir des procédés industriels, remplir des camions de chantier pour abattre la poussière. Aucun de ces usages ne requiert une eau de qualité potable. Chaque mètre cube ainsi consommé a pourtant coûté de l'énergie, des produits chimiques et des infrastructures.
La réutilisation vise à casser cette logique. On parle d'usages dits non potables : irrigation de terrains sportifs ou de plates-bandes, entretien des flottes de véhicules, eau de procédé industriel, alimentation de chantiers, voire chasses d'eau dans de grands bâtiments. Dans plusieurs pays, ces filières sont banales depuis des décennies. Elles supposent simplement un réseau distinct, une signalisation claire et surtout des normes de qualité adaptées à chaque usage.
C'est ce dernier élément qui manque au Québec. Le cadre réglementaire provincial encadre solidement l'eau potable et le rejet des eaux usées dans l'environnement, mais il n'offre pas de régime complet et prévisible pour la réutilisation des eaux usées traitées. Autrement dit : une municipalité ou une entreprise qui veut réemployer de l'eau se retrouve souvent à devoir négocier une autorisation au cas par cas, sans grille claire. Pour un promoteur privé, cette incertitude est dissuasive. Pour une ville, elle ralentit tout déploiement à grande échelle.
Ce que la mobilité change vraiment
L'intérêt d'une unité mobile tient à trois choses. D'abord, la démonstration. Il est plus facile de convaincre un ministère, un industriel ou un conseil municipal en amenant l'équipement sur place et en montrant des résultats d'analyse sur un effluent réel plutôt qu'en déposant un rapport.
Ensuite, la flexibilité économique. Construire une usine de réutilisation fixe suppose un investissement lourd et un débouché garanti sur des décennies. Une unité déplaçable peut servir plusieurs clients successifs, être mobilisée en période de pointe estivale, ou répondre à une situation ponctuelle : un chantier majeur, une contamination temporaire, une sécheresse localisée.
Enfin, l'exportation. Le marché mondial des technologies de traitement de l'eau est en pleine expansion, et les acheteurs veulent des équipements éprouvés. Une technologie validée sur les installations d'une ville canadienne de plus d'un demi-million d'habitants dispose d'un argumentaire commercial autrement plus solide qu'un prototype de laboratoire. C'est le pari assumé derrière les 7 millions de dollars évoqués par Radio-Canada : un investissement autant industriel qu'environnemental.
Ailleurs, le verrou a déjà sauté
La comparaison internationale est éclairante. L'Union européenne s'est dotée d'un règlement, le 2020/741, entré en application en juin 2023, qui fixe des exigences minimales harmonisées pour la réutilisation des eaux usées traitées en irrigation agricole. Le texte définit des classes de qualité, des obligations de surveillance et des plans de gestion des risques. L'effet principal n'est pas tant environnemental qu'administratif : un exploitant sait désormais à quoi s'attendre avant d'investir.
La Californie, de son côté, a développé depuis des décennies un encadrement détaillé de l'eau recyclée sous l'égide de son State Water Resources Control Board, allant jusqu'à autoriser des formes de réutilisation potable indirecte, puis directe. Singapour, Israël, l'Australie, la Namibie ont chacun bâti des filières structurées, souvent sous la contrainte d'une pénurie chronique.
Le Québec, lui, ne manque pas d'eau. C'est à la fois sa chance et son frein. L'abondance apparente de la ressource a longtemps rendu la réutilisation économiquement peu attrayante et politiquement invisible. Mais l'équation change : les étés plus chauds, les pointes de consommation, le vieillissement des réseaux et le coût croissant des infrastructures de traitement font de l'économie d'eau potable un enjeu budgétaire autant qu'écologique. Sans compter la demande industrielle, notamment des secteurs gourmands en refroidissement.
Les questions qui restent ouvertes
Plusieurs zones grises subsistent. La première touche à la santé publique. Toute filière de réutilisation doit garantir l'absence de contact problématique entre l'eau recyclée et les personnes, ce qui suppose des protocoles de surveillance, des barrières multiples et une traçabilité. Les contaminants dits émergents, résidus pharmaceutiques ou substances perfluoroalkylées, ajoutent une couche de complexité que les cadres normatifs anciens n'avaient pas anticipée.
La deuxième porte sur la responsabilité. Qui répond d'un incident : la municipalité productrice, l'exploitant de l'unité, l'utilisateur final? En l'absence de règlement, cette répartition se négocie contrat par contrat, ce qui alourdit chaque projet.
La troisième est l'acceptabilité sociale. L'expérience internationale montre que les projets de réutilisation échouent rarement pour des raisons techniques, mais souvent sur la perception. Des initiatives ont été abandonnées ailleurs dans le monde après des campagnes d'opposition fondées sur le dégoût plus que sur les données. Un déploiement réussi passe par une pédagogie constante sur la distinction entre les qualités d'eau et les usages autorisés.
Un dossier qui dépasse le mandat municipal
La Ville de Québec peut financer, tester et démontrer. Elle ne peut pas, seule, écrire le cadre réglementaire qui rendrait la réutilisation courante. Cette responsabilité relève du gouvernement du Québec, et notamment du ministère responsable de l'environnement. Tant que ce cadre n'existe pas, l'unité mobile restera un excellent outil de démonstration et un atout pour les entreprises du secteur, sans pour autant transformer la consommation d'eau de l'agglomération.
Le calendrier n'est pas neutre. En pleine période électorale provinciale, les enjeux d'infrastructures dans la région de Québec occupent largement l'espace médiatique, du troisième lien au logement. La gestion de l'eau, elle, avance discrètement, sans les mêmes projecteurs. C'est pourtant un dossier où une décision réglementaire relativement technique pourrait débloquer, d'un coup, des années de travail d'ingénierie déjà payées par les contribuables.
