Quand une idée d'investissement rapporte autant que l'intelligence artificielle au cours des dernières années, la finance ne se contente pas d'en profiter : elle cherche immédiatement à la reproduire. C'est ce que montre un récent reportage de MarketWatch, qui décrit une course effrénée des gestionnaires de fonds américains pour lancer des fonds négociés en bourse (FNB) thématiques, ces paniers de titres construits autour d'une tendance de fond plutôt que d'un secteur traditionnel. Robotique, économie spatiale, nouvelles technologies : l'offre se diversifie à toute vitesse, au rythme de l'appétit des épargnants pour le « prochain grand thème ».
Un succès qui en appelle d'autres
Selon MarketWatch, le succès fulgurant de la vague de l'IA a laissé les investisseurs en quête d'un nouveau récit à financer. Les sociétés de gestion de Wall Street ont répondu en multipliant les produits ciblés, qui promettent d'offrir en une seule transaction une exposition à des thèmes encore émergents, comme la montée de la robotique ou l'économie spatiale naissante.
La logique est connue des professionnels. Un FNB thématique se vend d'abord par son histoire : il traduit une conviction simple et facile à expliquer, celle qu'une technologie ou un changement de société va transformer des pans entiers de l'économie. Pour l'épargnant, c'est une porte d'entrée commode. Pour le gestionnaire, c'est un produit de marque, plus facile à commercialiser qu'un indice large, et qui peut justifier des frais plus élevés que ceux d'un fonds indiciel classique.
Pourquoi les gestionnaires se bousculent
L'industrie des FNB vit d'un mécanisme de renouvellement permanent. Chaque grand mouvement boursier crée une demande, et la demande crée des lancements. Quand un thème s'impose, les émetteurs se précipitent pour occuper le terrain, parfois à plusieurs, avec des produits aux stratégies très voisines. La concurrence porte alors moins sur le fond que sur le calendrier : être le premier à proposer un fonds sur un thème permet de capter les premiers flux.
Cette dynamique n'est pas nouvelle, mais l'IA lui a donné une ampleur particulière. La technologie a nourri des gains boursiers spectaculaires, et ces gains ont créé un précédent : les investisseurs savent maintenant qu'un thème bien choisi peut rapporter beaucoup. Reste à savoir si le prochain thème suivra la même trajectoire, ce que personne ne peut garantir.
Robotique, espace : des thèmes encore jeunes
Les deux exemples cités par MarketWatch illustrent bien la difficulté. La robotique et l'économie spatiale sont des domaines à fort potentiel, mais aussi à maturité très inégale. Beaucoup d'entreprises qui s'y rattachent sont jeunes, peu rentables, et leurs revenus dépendent de marchés qui restent largement à construire.
Un FNB qui regroupe ces sociétés hérite donc de leurs fragilités. Le risque est double : celui de la technologie elle-même, dont les débouchés commerciaux sont incertains, et celui de la valorisation, quand l'enthousiasme du marché pousse les cours bien au-delà de ce que les résultats actuels justifient.
Les signes de fragilité dans l'écosystème
Le secteur spatial offre un exemple concret de cette volatilité. Selon un communiqué diffusé par la firme d'avocats Kessler Topaz Meltzer & Check, un recours collectif pour fraude en valeurs mobilières a été déposé contre AST SpaceMobile (NASDAQ : ASTS), couvrant les acheteurs de titres entre le 4 mars 2025 et le 15 juillet 2026. Les investisseurs ont jusqu'au 13 novembre 2026 pour demander à agir comme demandeur principal. Il s'agit d'allégations, non de faits établis, et la société n'a pas été jugée. Mais le dossier rappelle que les thèmes les plus porteurs attirent aussi des sociétés dont les promesses sont mises à l'épreuve, et que les épargnants qui achètent un panier de titres thématiques héritent de ce type de risque.
Les communiqués de ce genre se multiplient d'ailleurs en cette fin d'octobre, visant des entreprises de secteurs variés. Ils ne disent rien, en soi, de la qualité d'un thème d'investissement, mais ils illustrent la fréquence des déconvenues quand les attentes du marché dépassent les résultats réels.
Un contexte économique qui nourrit l'engouement
La ruée vers les FNB thématiques s'inscrit dans un climat économique américain particulier. Selon un article d'El País, les États-Unis affichent l'une des croissances les plus fortes parmi les économies avancées cette année et la prochaine, en bonne partie grâce à l'IA. En parallèle, le quotidien espagnol décrit un mécontentement diffus des ménages, frappés par la hausse des prix, que le journal attribue notamment à une politique tarifaire jugée chaotique et à la guerre contre l'Iran.
Ce contraste éclaire l'engouement pour les thèmes technologiques. Quand la croissance semble tirée par un seul moteur, les investisseurs cherchent à s'y raccorder, puis à anticiper le suivant. L'IA est devenue la référence à laquelle tout nouveau thème est comparé, et chaque gestionnaire espère que son produit en sera le prolongement naturel.
Ce que les épargnants devraient se demander
Pour les particuliers, la prolifération des FNB thématiques pose quelques questions simples, que les professionnels répètent depuis longtemps.
D'abord, le thème est-il déjà dans les cours ? Quand un récit devient populaire au point de justifier le lancement de multiples produits, il est souvent déjà reflété, au moins en partie, dans la valorisation des titres. Acheter tard dans un cycle d'enthousiasme expose à des rendements décevants.
Ensuite, que contient réellement le fonds ? Les étiquettes thématiques sont parfois larges, et deux produits aux noms voisins peuvent détenir des portefeuilles très différents. Lire la composition, la méthode de sélection et les frais est indispensable avant d'acheter.
Enfin, quelle place accorder à ce type de produit dans un portefeuille ? Les spécialistes les présentent généralement comme un complément de petite taille, pas comme le cœur d'une stratégie d'épargne. Un fonds indiciel large reste, pour la plupart des épargnants, la base la plus prudente.
Une mécanique à surveiller
Le reportage de MarketWatch met le doigt sur une tension permanente de l'industrie financière : celle entre l'innovation, qui peut réellement ouvrir de nouveaux horizons aux épargnants, et la surenchère commerciale, qui transforme chaque engouement en gamme de produits. Les deux coexistent. Certains thèmes donneront des rendements durables, d'autres s'effondreront avec la mode qui les a portés.
Ce que l'on peut dire, à ce stade, c'est que la fièvre de l'IA a modifié les habitudes de l'industrie : elle a créé un réflexe de lancement rapide, et un public prêt à acheter une histoire avant d'en mesurer la solidité. La prochaine étape sera de voir lesquels de ces nouveaux fonds survivront à un retournement de cycle, et lesquels disparaîtront discrètement, faute d'actifs et de succès.
