Affaires

Anthropic : une perte de 80,7 milliards de dollars qui doit beaucoup à la comptabilité, à l'approche de l'entrée en Bourse

Selon un projet de prospectus analysé par Reuters, la perte nette d'Anthropic atteint 80,7 G$ US au premier semestre, surtout à cause de la réévaluation de titres convertibles. Une introduction en Bourse est attendue en novembre.

Anthropic : une perte de 80,7 milliards de dollars qui doit beaucoup à la comptabilité, à l'approche de l'entrée en Bourse

Le chiffre est vertigineux : 80,7 milliards de dollars américains de perte nette en six mois. C'est ce que révèle la version préliminaire du prospectus d'introduction en Bourse d'Anthropic, l'entreprise derrière l'assistant Claude, que l'agence Reuters a pu consulter et que relaient notamment Quartz et le quotidien brésilien Folha de S.Paulo. À première lecture, il y a de quoi croire à une débâcle sans précédent. À la seconde, le tableau est plus nuancé : l'essentiel de cette perte ne correspond pas à de l'argent brûlé dans l'exploitation.

Ce que dit le document

Selon Quartz, une charge comptable d'environ 72 milliards de dollars, liée à des obligations convertibles, explique la plus grande partie du résultat négatif. Folha de S.Paulo, qui cite Reuters, précise le mécanisme : la perte nette a bondi en grande partie parce que la juste valeur des titres convertibles en actions de la jeune pousse a fortement augmenté.

Cette mécanique, déroutante pour qui n'est pas familier de la comptabilité financière, mérite d'être expliquée. Une obligation convertible est un titre de dette que son détenteur peut, à certaines conditions, échanger contre des actions. Lorsque la valeur de l'entreprise grimpe, le droit de conversion prend de la valeur, et donc le passif que l'entreprise doit inscrire dans ses livres s'alourdit. Autrement dit, plus Anthropic est valorisée, plus elle enregistre une perte sur ces instruments. Le paradoxe n'est qu'apparent : une charge de cette ampleur est le reflet comptable d'une valorisation qui s'envole, pas d'un effondrement des affaires.

Ce type de charge est dite hors trésorerie : aucune somme n'a quitté les coffres à ce titre. Elle s'efface généralement lorsque les titres sont convertis en actions au moment de l'introduction en Bourse. Les 8 à 9 milliards restants, une fois cette charge retirée, donnent une image plus proche de la perte d'exploitation réelle, mais le document consulté ne permet pas, à partir des seuls extraits rapportés, de la décomposer finement. Les investisseurs examineront de près les chiffres de revenus, les coûts de calcul et les engagements d'achat de puissance informatique, que seul le prospectus complet détaille.

Un calendrier serré

Quartz indique que ces chiffres arrivent à l'approche d'une introduction en Bourse attendue en novembre. Il s'agit d'un projet de prospectus : les données peuvent être révisées avant le dépôt définitif, et rien n'est acquis tant que l'opération n'est pas réalisée. Il faut donc lire ces montants avec prudence, comme une photographie provisoire.

Le moment est loin d'être anodin. Une entrée en Bourse oblige une entreprise à ouvrir ses comptes comme elle ne l'a jamais fait : structure du capital, dépendance envers quelques grands clients, coûts d'infrastructure, risques juridiques et réglementaires. Pour un acteur de l'intelligence artificielle de pointe, dont les besoins en puces et en centres de données se chiffrent en dizaines de milliards, c'est aussi un moyen de financer la prochaine étape de la course.

Un marché qui veut croire à l'IA

Le contexte boursier de la journée éclaire l'enjeu. Bloomberg rapporte que le Nasdaq 100 a progressé mercredi, porté par des résultats jugés exceptionnels de SpaceX, qui ont atténué les craintes sur la soutenabilité de la vague d'investissements mondiale dans l'intelligence artificielle. Quartz ajoute que l'action de SpaceX a bondi de 8 %, avec une croissance de 161 % de ses revenus et des discussions de fusion avec Tesla, dont le titre a gagné plus de 3 %.

Le signal envoyé aux marchés est celui d'un appétit encore vif pour les valeurs liées à l'IA, mais aussi d'une grande sensibilité : une seule publication de résultats suffit à faire basculer l'humeur. Dans ce climat, le prospectus d'Anthropic sera scruté comme un test grandeur nature de la capacité des investisseurs à accepter des pertes colossales en échange d'une promesse de croissance.

Wall Street en embuscade

Une introduction en Bourse de cette envergure profite d'abord aux banques qui la dirigent et aux courtiers qui en font ensuite le marché. CNBC relève que Goldman Sachs, JPMorgan et Morgan Stanley ont généré 52 milliards de dollars de revenus de négociation d'actions cette année, soit environ 80 % du marché, grâce notamment à la hausse des prêts sur marge aux fonds spéculatifs. Les trois géants de Wall Street sont ainsi les premiers bénéficiaires de l'effervescence autour de l'IA, avant même que les entreprises du secteur ne dégagent des profits durables.

La fébrilité n'est pourtant pas uniforme. Fast Company note que l'action de Netflix a touché un creux de plus de deux ans après la publication de ses résultats du troisième trimestre : le revenu visé, près de 12,9 milliards de dollars, a été atteint, mais une mise à jour sur l'activité publicitaire a refroidi les investisseurs. Le rappel est utile : même des entreprises installées et rentables peuvent être sanctionnées lorsqu'un relais de croissance déçoit. Une société qui perd des milliards et demande aux marchés de lui faire confiance sera jugée avec la même sévérité sur la qualité de ses perspectives.

Comment lire ce chiffre

Trois précautions s'imposent.

Premièrement, ne pas confondre perte comptable et consommation de trésorerie. La charge liée aux titres convertibles est un artefact de valorisation. Elle dit que l'entreprise vaut beaucoup plus qu'avant, pas qu'elle a dilapidé 80 milliards.

Deuxièmement, ne pas minimiser pour autant les pertes d'exploitation. Les modèles d'IA de pointe coûtent très cher à entraîner et à faire fonctionner, et la rentabilité de ces activités reste à démontrer à grande échelle. Les chiffres détaillés du prospectus final, notamment les revenus récurrents et la marge brute, seront plus parlants que le titre qui fait la une.

Troisièmement, rester attentif au caractère provisoire du document. Un projet de prospectus peut être modifié, et les montants cités proviennent d'extraits rapportés par Reuters et repris par d'autres médias. Les chiffres définitifs, déposés auprès des autorités boursières, feront foi.

Ce qui se joue vraiment

Au-delà du cas d'Anthropic, l'épisode illustre une tension de fond. D'un côté, des valorisations qui grimpent au point de générer des charges comptables de dizaines de milliards. De l'autre, des investisseurs qui oscillent entre euphorie et inquiétude à chaque publication de résultats. L'introduction en Bourse attendue en novembre sera un indicateur précieux de l'état d'esprit des marchés : acceptent-ils encore de payer très cher pour une croissance qui reste à convertir en profits ?

La réponse ne viendra ni du chiffre de 80,7 milliards, ni de sa décomposition comptable, mais de la capacité de l'entreprise à démontrer, pièces à l'appui, que ses revenus progressent plus vite que ses coûts. C'est cette ligne, bien plus que la perte nette affichée, que les analystes vont désormais chercher dans les pages du prospectus.