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À l’ONU, Nétanyahou parle au monde, mais c’est Israël qu’il cherche à convaincre

Sous le feu des critiques internationales, Benyamin Nétanyahou a de nouveau choisi le défi à la tribune des Nations unies. Le discours visait d’abord un électorat israélien appelé aux urnes.

À l’ONU, Nétanyahou parle au monde, mais c’est Israël qu’il cherche à convaincre

Chaque automne, l’Assemblée générale des Nations unies offre aux chefs d’État une tribune mondiale. Benyamin Nétanyahou en a fait, au fil des ans, une scène à part entière. Selon la dépêche reprise par le Taipei Times, le premier ministre israélien s’est une fois de plus montré résolument défiant à New York, au moment même où il brigue un nouveau mandat dans son pays. Cette coïncidence éclaire la nature du discours. Plus qu’un exercice diplomatique, il s’agit d’une étape de campagne, prononcée devant une salle largement hostile, mais destinée à un public situé à plus de 9 000 kilomètres.

Une tribune utilisée comme un plateau de télévision

Le procédé n’est pas nouveau. En 2012, Benyamin Nétanyahou avait brandi le dessin d’une bombe stylisée, sur lequel il avait tracé au marqueur une ligne rouge censée illustrer le seuil nucléaire iranien. L’image avait fait le tour du monde. En 2024, il était revenu avec deux cartes du Proche-Orient, l’une qualifiée de « bénédiction » et l’autre de « malédiction ». En septembre 2025, en pleine guerre à Gaza, des dizaines de délégations avaient quitté la salle au début de son intervention. Il s’était alors adressé autant aux caméras qu’aux sièges vides, dans un discours que son gouvernement avait fait diffuser par haut-parleurs du côté israélien de la frontière avec Gaza.

La logique est constante : l’hostilité de l’auditoire n’est pas un obstacle, elle fait partie du message. Dans le récit que construit Benyamin Nétanyahou, l’ONU incarne un monde qui tourne le dos à Israël. Plus la salle se vide ou se crispe, plus le premier ministre peut se présenter chez lui comme celui qui tient tête seul. Le Taipei Times ne rapporte pas l’intégralité de son allocution de 2026. Le titre retenu par le quotidien, qui associe explicitement le défi à la tribune et la course à la réélection, résume toutefois l’essentiel de la lecture qu’en font les observateurs.

Premier destinataire : l’électeur israélien

Les élections législatives israéliennes doivent se tenir au plus tard à la fin d’octobre 2026, au terme normal de la législature élue en novembre 2022. La campagne se déroule dans un climat marqué par le traumatisme du 7 octobre 2023. Ce jour-là, l’attaque du Hamas avait fait environ 1 200 morts en Israël et plus de 250 personnes avaient été prises en otage. Pour une large part de l’opinion israélienne, la question de la responsabilité politique de ce fiasco sécuritaire n’a jamais été tranchée. Benyamin Nétanyahou a longtemps refusé la création d’une commission d’enquête d’État indépendante, que réclamaient des familles de victimes et une partie de l’opposition.

Dans ce contexte, le discours onusien sert un objectif précis : déplacer le débat. Au lieu d’un scrutin sur les défaillances du 7 octobre, le premier ministre cherche à en faire un référendum sur la fermeté face à l’Iran, au Hamas et aux pressions étrangères. Il met en avant la guerre de douze jours contre l’Iran, en juin 2025, et le retour des otages vivants, obtenu à l’automne 2025 dans le cadre du cessez-le-feu parrainé par Washington. La tribune de New York lui permet de dérouler ce bilan avec une solennité qu’aucun meeting électoral ne peut offrir.

Sa situation intérieure reste pourtant fragile. Sa coalition, la plus à droite de l’histoire du pays, a été secouée par la question de la conscription des ultraorthodoxes, qui a provoqué le départ de partis haredim du gouvernement en 2025. Son procès pour corruption, ouvert en 2020, se poursuit. À la fin de 2025, il a demandé une grâce au président Isaac Herzog, une démarche qui a relancé la polarisation. Les sondages publiés au cours de la dernière année placent régulièrement des adversaires, notamment l’ancien premier ministre Naftali Bennett, en position de rivaliser avec son parti, le Likoud. Le discours de défi vise donc aussi à mobiliser un électorat de droite tenté par la dispersion.

Deuxième destinataire : des alliés occidentaux de plus en plus distants

La seconde cible est plus paradoxale. En septembre 2025, plusieurs alliés historiques d’Israël, dont le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, le Portugal et la France, ont reconnu l’État de Palestine en marge de l’Assemblée générale. Benyamin Nétanyahou avait dénoncé ces décisions, y voyant une récompense accordée au terrorisme. L’Europe a par ailleurs débattu de mesures commerciales à l’égard d’Israël, et plusieurs capitales ont restreint certaines ventes d’armes.

Face à ces partenaires, le premier ministre ne cherche pas vraiment à convaincre. Il signale plutôt qu’il n’a pas l’intention de plier et que la relation stratégique avec les États-Unis suffit à compenser l’érosion du soutien européen. Ce calcul repose sur un pilier unique : la Maison-Blanche de Donald Trump. Tant que Washington couvre Israël au Conseil de sécurité et lui fournit armes et appui politique, la désapprobation de Londres, de Paris ou d’Ottawa pèse moins lourd dans ses choix.

Cette stratégie comporte cependant un coût. Pendant des décennies, la diplomatie israélienne a cultivé un soutien transpartisan en Occident. Aujourd’hui, ce soutien se fragmente, y compris au sein de l’électorat démocrate américain et d’une partie de la jeunesse européenne. Parier sur un seul allié, et même sur une seule administration, rend Israël plus vulnérable à un changement de cap à Washington.

Troisième destinataire : une diplomatie internationale qu’il récuse

Reste la communauté internationale au sens strict, celle qui siège dans la salle. Benyamin Nétanyahou fait l’objet, depuis novembre 2024, d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité présumés commis à Gaza, ce qu’Israël conteste vigoureusement. La Cour internationale de justice est par ailleurs saisie de la plainte pour génocide déposée par l’Afrique du Sud. Ces procédures limitent concrètement ses déplacements, puisque les États parties au Statut de Rome sont en principe tenus d’exécuter le mandat.

Dans ce cadre, la tribune new-yorkaise, protégée par l’accord de siège entre l’ONU et les États-Unis, devient l’un des rares lieux multilatéraux où il peut s’exprimer sans risque. Son discours ne vise pas à rallier les délégations. Il cherche à délégitimer les institutions qui le mettent en cause. En accusant l’ONU de partialité, il désamorce par avance, auprès de ses partisans, la portée des résolutions et des décisions judiciaires qui le visent.

Ce que révèle la séquence

La séquence new-yorkaise met en évidence un double isolement. À l’extérieur, Israël n’a sans doute jamais été aussi seul sur la scène multilatérale depuis des décennies, avec pour principal rempart l’appui américain. À l’intérieur, le premier ministre le plus longtemps en poste de l’histoire du pays affronte un scrutin où sa survie politique n’a rien d’acquis.

Les deux dimensions se nourrissent l’une l’autre. L’isolement diplomatique alimente un discours de citadelle assiégée qui peut rapporter des voix. Ce même discours accentue à son tour la rupture avec les partenaires qui auraient pu aider Israël à sortir de la guerre par la voie politique. Dans les prochaines semaines, les électeurs israéliens diront si ce récit du défi suffit encore à masquer les fractures qu’il prétend faire oublier.