Côte-Nord

Graphite nord-côtier : Investissement Québec solde à perte ses actions de l'ex-Mason Graphite

La société d'État a revendu pour 1,1 M$ ses actions de Transoceanic Investments, anciennement Mason Graphite. Retour sur un pari public qui n'a pas livré la mine et l'usine promises près de Baie-Comeau.

Graphite nord-côtier : Investissement Québec solde à perte ses actions de l'ex-Mason Graphite

Investissement Québec a tourné la page. Selon ce que rapporte Radio-Canada Côte-Nord, la société d'État a revendu, pour 1,1 million de dollars, les actions qu'elle détenait dans Transoceanic Investments, l'entreprise connue jusqu'à récemment sous le nom de Mason Graphite. Le diffuseur public qualifie la transaction de vente à perte. Derrière ce montant modeste se trouve l'un des dossiers miniers les plus emblématiques de la Manicouagan des quinze dernières années : celui d'une mine de graphite au nord de Baie-Comeau, jumelée à une usine de transformation en ville, qui devait faire entrer la Côte-Nord dans la chaîne de valeur des batteries.

Ce que l'on sait de la transaction

Les faits confirmés à ce jour sont peu nombreux, et il importe de les distinguer des hypothèses. Investissement Québec détenait des actions de Mason Graphite, devenue Transoceanic Investments. Elle les a cédées pour 1,1 M$. Et ce prix est inférieur à la somme que l'État y avait engagée, d'où la notion de perte.

Deux chiffres essentiels manquent encore au tableau public : le montant total que l'État avait investi dans l'entreprise au fil des ans, et l'identité de l'acheteur. Sans eux, il est impossible de mesurer avec précision l'ampleur de la perte essuyée par les contribuables. Ces données doivent être obtenues auprès d'Investissement Québec elle-même, qui publie ses participations dans ses rapports annuels, avant toute conclusion chiffrée. Il faut donc se garder, pour l'instant, de toute estimation qui ne serait pas confirmée par la société d'État.

Le lac Guéret, un gisement convoité

Pour comprendre pourquoi l'État s'était invité au capital de Mason Graphite, il faut revenir au gisement du lac Guéret, situé dans l'arrière-pays de la Manicouagan, à plusieurs heures de route au nord de Baie-Comeau. Le site est reconnu depuis longtemps pour la teneur élevée de son graphite, un atout rare dans un secteur où la qualité du minerai détermine largement la rentabilité.

Le modèle d'affaires de Mason Graphite reposait sur deux piliers : extraire le minerai au lac Guéret, puis le concentrer et le transformer dans une usine à Baie-Comeau, afin de vendre un produit à plus forte valeur ajoutée qu'un simple concentré brut. C'est précisément ce second volet, la transformation en région, qui rendait le projet attrayant pour les acteurs économiques de la Côte-Nord, historiquement dépendants de l'exportation de ressources peu transformées.

Le projet n'a toutefois jamais atteint la phase de construction. La chute des prix du graphite à la fin des années 2010, conjuguée à la difficulté de financer une usine de transformation face à une concurrence chinoise dominante, a freiné l'entreprise, qui s'est progressivement réorientée. Le gisement du lac Guéret est ensuite passé aux mains de Nouveau Monde Graphite, qui le présente désormais sous le nom de projet Uatnan, développé en partenariat avec la communauté innue de Pessamit, selon les communications publiques de l'entreprise.

Pourquoi l'État se retire maintenant

C'est là que la transaction prend son sens. Une fois le gisement cédé, Mason Graphite n'était plus, dans les faits, une société de développement minier nord-côtier. Son changement de nom pour Transoceanic Investments illustre cette transformation : l'entreprise a perdu son lien direct avec le graphite de la Manicouagan.

Pour Investissement Québec, dont le mandat en matière de minéraux critiques consiste à soutenir des projets structurants sur le territoire, conserver une participation dans une coquille désormais orientée ailleurs avait peu de justification stratégique. La vente à perte ressemble donc davantage à une cristallisation comptable d'un échec déjà consommé qu'à un nouveau recul. L'argent public investi dans Mason Graphite a, en quelque sorte, servi à maintenir en vie un actif qui a fini par changer de mains, plutôt qu'à bâtir l'usine promise.

Cette lecture reste à valider auprès de la société d'État, qui devra préciser les motifs officiels de sa décision et le calendrier de la vente.

Un marché mondial dominé par la Chine

Le dossier nord-côtier ne se comprend pas sans le contexte international. Le graphite est l'ingrédient principal des anodes des batteries lithium-ion, et la Chine contrôle l'immense majorité de sa transformation mondiale. Pékin a d'ailleurs imposé des restrictions à l'exportation de certains produits de graphite à la fin de 2023, un geste qui a ravivé l'intérêt des pays occidentaux pour des chaînes d'approvisionnement indépendantes.

Le Canada comme le Québec ont inscrit le graphite sur leurs listes de minéraux critiques et stratégiques. Ce statut s'accompagne de programmes de soutien, mais il ne suffit pas à rendre un projet rentable : les prix mondiaux, fixés en grande partie par la production chinoise, restent volatils et souvent trop bas pour justifier de nouvelles usines en Amérique du Nord sans aide publique soutenue ou sans contrats d'achat garantis par des constructeurs automobiles.

L'histoire de Mason Graphite illustre ce décalage entre l'ambition politique, qui fait du graphite une ressource stratégique, et la réalité d'un marché qui n'a pas toujours récompensé les producteurs occidentaux.

Ce que cela signifie pour la Côte-Nord

Le désengagement d'Investissement Québec ne signifie pas pour autant la fin du graphite dans la Manicouagan. Le gisement existe toujours, et il est désormais porté par un autre promoteur. La question centrale pour la région n'est donc plus de savoir si le lac Guéret sera exploité un jour, mais où la valeur ajoutée sera créée.

C'était la promesse initiale de Mason Graphite : transformer à Baie-Comeau. Or, rien dans l'information rendue publique à ce jour ne permet d'affirmer que le futur développement du gisement comprendra une usine de transformation sur la Côte-Nord. Si le minerai devait être concentré sur place puis transformé ailleurs, la région retrouverait un rôle qu'elle connaît bien, celui de fournisseur de matière première, avec des retombées d'emplois plus limitées que celles espérées il y a une décennie.

La participation de Pessamit constitue en revanche un élément nouveau par rapport au projet d'origine. Elle modifie la gouvernance du dossier et la répartition éventuelle des retombées, un aspect qui mérite d'être suivi de près.

Un dossier qui tombe en pleine campagne

La nouvelle survient alors que la Côte-Nord est plongée dans la campagne électorale provinciale. Lors du débat tenu dans Duplessis, diffusé par Radio-Canada, le développement économique figurait parmi les enjeux abordés aux côtés du coût de la vie, des services de proximité et de la démographie. La vente des actions de l'ex-Mason Graphite, bien que liée à la Manicouagan plutôt qu'à l'est de la région, soulève une question qui dépasse les frontières des circonscriptions : quelle place l'État entend-il réserver à la transformation en région dans sa stratégie sur les minéraux critiques?

Les questions qui restent ouvertes

Plusieurs éléments devront être précisés avant de dresser un bilan complet du pari public sur le graphite nord-côtier. Combien Investissement Québec a-t-elle investi au total dans Mason Graphite, et à quelles dates? Qui a racheté les actions? L'État conserve-t-il un lien, direct ou indirect, avec le développement actuel du gisement du lac Guéret? Et le promoteur actuel prévoit-il une étape de transformation sur la Côte-Nord?

Les réponses à ces questions, et les réactions des chambres de commerce, des élus municipaux de la Manicouagan et de la communauté de Pessamit, permettront de mesurer si cette vente à perte marque la fin d'un chapitre décevant ou simplement le passage de relais vers un projet mieux arrimé au marché. D'ici là, un constat s'impose : la mine et l'usine annoncées il y a plus de dix ans n'ont jamais vu le jour, et l'État en sort avec 1,1 M$ en poche.