Une phrase, lâchée devant la presse, et un vieux dossier stratégique remonte d'un coup à la surface : les États-Unis entendent construire « deux bases très importantes » au Groenland. L'annonce, rapportée notamment par le Taipei Times dans sa revue de l'actualité internationale, a aussitôt été relayée par les grandes agences et les quotidiens scandinaves, qui y voient moins une surprise qu'un aboutissement. Depuis deux ans, Washington multiplie les signaux sur la plus grande île du monde, territoire autonome du royaume de Danemark peuplé d'à peine 57 000 habitants, mais posé exactement là où passent les trajectoires les plus courtes entre l'Amérique du Nord, la Russie et l'Europe du Nord.
Restent les inconnues, et elles sont nombreuses : l'emplacement exact des installations, leur calendrier, leur coût, leur nature — aériennes, navales, radars, ou une combinaison des trois — et surtout le cadre juridique dans lequel elles s'inscriraient. Car au Groenland, les États-Unis ne partent pas de zéro. Ils y sont déjà, et depuis très longtemps.
Une présence américaine vieille de huit décennies
L'histoire commence en 1941, quand le Danemark est occupé par l'Allemagne nazie et que son ambassadeur à Washington signe, sans mandat clair de Copenhague, un accord autorisant les forces américaines à s'installer sur l'île. En 1946, l'administration Truman propose d'acheter purement et simplement le Groenland pour 100 millions de dollars en or. Copenhague refuse. En 1951, un traité de défense conclu dans le cadre de l'OTAN — les deux pays sont membres fondateurs de l'Alliance — institutionnalise la présence américaine.
De cette époque date la base aérienne de Thulé, dans le nord-ouest de l'île, rebaptisée Pituffik Space Base en 2023 lorsqu'elle est passée sous l'autorité de la Space Force. C'est l'installation américaine la plus septentrionale : piste utilisable toute l'année, port en eau profonde une partie de l'été, et surtout un radar d'alerte avancée qui constitue l'un des maillons du système de détection des missiles balistiques dirigés vers l'Amérique du Nord. Au plus fort de la guerre froide, des milliers de militaires y étaient stationnés. Il en reste aujourd'hui quelques centaines, personnel civil compris.
L'annonce de deux bases supplémentaires signifierait donc un renversement de tendance : après trente ans de désengagement post-soviétique, les États-Unis rebâtiraient une architecture militaire arctique.
Pourquoi cette île, pourquoi maintenant
Trois logiques se superposent.
La première est géographique et n'a pas changé depuis 1945 : sur une carte polaire, le Groenland est un porte-avions immobile entre deux continents. Il commande l'accès au fameux « verrou GIUK » — Groenland, Islande, Royaume-Uni —, le goulet par lequel les sous-marins russes de la flotte du Nord doivent passer pour gagner l'Atlantique. Surveiller ce couloir, c'est surveiller la dissuasion navale russe.
La deuxième est climatique. La fonte accélérée de la banquise ouvre des saisons de navigation plus longues sur la route maritime du Nord, le long des côtes sibériennes, et rend graduellement praticable le passage du Nord-Ouest, dans l'archipel canadien. Les distances entre l'Asie et l'Europe s'en trouvent raccourcies de plusieurs milliers de kilomètres. Qui contrôle les approches contrôle un jour le trafic.
La troisième est une rivalité de grandes puissances assumée. La Russie a rouvert et modernisé une série d'aérodromes et de bases arctiques depuis 2014, de la Nouvelle-Zemble à la presqu'île de Kola, et dispose de la plus grande flotte de brise-glaces au monde, avec plusieurs unités à propulsion nucléaire. La Chine, de son côté, s'est proclamée « État quasi arctique » dans un livre blanc publié en 2018 et a cherché à investir dans des infrastructures groenlandaises — projet d'aéroports, mines de terres rares dans le sud de l'île — chaque fois bloqué ou découragé par Copenhague sous pression américaine. Le sous-sol groenlandais recèle en effet des gisements de terres rares, d'uranium et de métaux critiques que les chaînes d'approvisionnement occidentales convoitent.
Le Danemark et les Groenlandais devant le fait accompli
Le problème, pour Washington, n'est pas militaire : c'est politique. Le Groenland n'est pas un territoire américain. Il jouit depuis la loi d'autonomie renforcée de 2009 de compétences étendues, d'un parlement, l'Inatsisartut, et du droit reconnu d'accéder à l'indépendance par référendum. La défense et la politique étrangère restent toutefois du ressort de Copenhague.
Or le président américain n'a jamais caché vouloir davantage qu'un accord de stationnement. Dès 2019, il évoquait publiquement l'achat de l'île, provoquant l'annulation d'une visite d'État au Danemark. Depuis son retour à la Maison-Blanche, il a répété que les États-Unis « obtiendraient » le Groenland « d'une manière ou d'une autre », refusant d'exclure la coercition économique. La visite du vice-président J. D. Vance à Pituffik au printemps 2025, au cours de laquelle il a reproché au Danemark de mal protéger l'île, a été perçue à Nuuk et à Copenhague comme une humiliation calculée.
Les réponses ont été de deux ordres. D'abord un front politique groenlandais : les partis représentés à l'Inatsisartut, toutes tendances confondues, ont signé des déclarations communes rappelant que « le Groenland appartient aux Groenlandais » et qu'il n'est ni à vendre ni à prendre. Les sondages publiés par les médias danois donnent une écrasante majorité d'habitants hostiles à un rattachement aux États-Unis, ce qui ne les empêche pas, pour beaucoup, de souhaiter à terme l'indépendance vis-à-vis du Danemark. Ensuite un effort budgétaire : Copenhague a annoncé depuis 2025 plusieurs enveloppes successives de plusieurs milliards de couronnes pour l'Arctique et l'Atlantique Nord — navires de patrouille, drones de surveillance à longue endurance, capacités satellitaires, renforcement des installations aéroportuaires.
Un allié qui doute
L'affaire dépasse largement le cercle polaire. Elle pose une question inédite depuis 1949 : que vaut l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord si la pression s'exerce entre alliés? Les capitales européennes observent le dossier groenlandais comme un test de la fiabilité américaine, au moment même où Washington répète à ses partenaires asiatiques — le Taipei Times y consacrait la même semaine sa manchette sur le soutien américain aux alliés d'Asie — que ses engagements de sécurité tiennent.
La contradiction est apparente. D'un côté, des garanties réaffirmées à Tokyo, Séoul ou Manille. De l'autre, un allié de l'OTAN sommé de céder du terrain sur un territoire qu'il administre. Les chancelleries européennes, de Berlin à Paris, ont déjà fait savoir que les frontières ne se modifient pas par la force ou la menace, y compris entre partenaires.
Reste que, sur le plan strictement opérationnel, un renforcement américain au Groenland ne heurte pas frontalement les intérêts danois : Copenhague admet depuis longtemps que la surveillance de l'Arctique nord-atlantique est sous-dimensionnée. Toute la question est de savoir si ces deux bases naîtront d'une négociation dans le cadre du traité de 1951, avec consentement groenlandais et compensation économique, ou si elles seront présentées comme le prix d'un rapport de force. La première hypothèse consoliderait l'Alliance. La seconde ferait du Groenland le précédent que redoutent toutes les petites nations européennes.
