Robotique

Humanoïdes, téléphones et batteries : la Chine consolide sa main sur la chaîne industrielle des machines

Une Chine qui produirait 95 % des robots humanoïdes, des téléphones plus chers et des réseaux d'échange de batteries qui fusionnent : trois signaux d'une même stratégie industrielle.

Humanoïdes, téléphones et batteries : la Chine consolide sa main sur la chaîne industrielle des machines

Le chiffre a de quoi frapper : selon l'infolettre spécialisée Growth Dragons, qui suit l'économie technologique chinoise, la Chine fabriquerait 95 % des robots humanoïdes produits dans le monde. Dans la même livraison, la publication signale que les téléphones intelligents vendus en Chine coûtent désormais environ 1 000 yuans (RMB) de plus et que Geely et NIO, deux poids lourds de l'automobile électrique, mettent en commun leurs réseaux de stations d'échange de batteries.

À première vue, ces trois nouvelles n'ont rien à voir entre elles. Elles décrivent pourtant une seule et même réalité : la Chine contrôle une chaîne industrielle intégrée, des cellules de batterie aux moteurs électriques en passant par les capteurs, et cette chaîne sert autant à fabriquer des voitures que des robots à deux jambes.

Un chiffre spectaculaire, à lire avec précaution

La part de 95 % doit être interprétée avec prudence. Le marché des humanoïdes reste minuscule en volume comparé à celui des robots industriels classiques ou des aspirateurs robots. Une domination écrasante en pourcentage peut donc correspondre à quelques dizaines de milliers d'unités à l'échelle mondiale, livrées en grande partie à des laboratoires, des universités, des salons technologiques et des usines pilotes.

Il n'en demeure pas moins que la tendance est nette. Des entreprises comme Unitree, UBTech ou Agibot expédient des humanoïdes en série depuis plusieurs années, à des prix que les concurrents américains peinent à égaler. Pendant que Tesla, avec Optimus, ou Figure AI multiplient les démonstrations et les annonces de déploiements, les fabricants chinois misent sur le volume, la baisse rapide des coûts et une clientèle prête à acheter des machines imparfaites pour les tester sur le terrain.

Ce modèle rappelle celui qui a permis à la Chine de s'imposer dans les drones civils, puis dans les véhicules électriques : produire tôt, produire beaucoup, et laisser l'expérience d'usage améliorer le produit.

Batteries et robots : la même usine

C'est ici que l'annonce sur Geely et NIO prend tout son sens pour la robotique. NIO a bâti depuis 2018 un vaste réseau de stations où une batterie déchargée est remplacée par une batterie pleine en quelques minutes. Le modèle est coûteux à déployer et n'est rentable qu'à grande échelle. En unissant leurs réseaux, rapporte Growth Dragons, les deux groupes cherchent précisément cette échelle, et poussent vers une standardisation des formats de batteries.

Or, les humanoïdes partagent l'essentiel de leurs composants critiques avec les véhicules électriques : packs de batteries, moteurs compacts à haut couple, électronique de puissance, capteurs de vision et puces de calcul embarquées. Plusieurs constructeurs automobiles chinois, dont Xpeng, Xiaomi ou GAC, ont d'ailleurs lancé leurs propres projets de robots humanoïdes. Une industrie capable de produire des millions de moteurs et de batteries pour les voitures peut réorienter une fraction de cette capacité vers les robots sans repartir de zéro.

Autrement dit, la part de 95 % n'est pas le fruit du hasard : elle découle d'une base manufacturière que ni les États-Unis, ni l'Europe, ni le Japon ne possèdent aujourd'hui à la même échelle.

Des téléphones plus chers, un symptôme des composants

La hausse de 1 000 yuans sur le prix des téléphones relève d'une autre dynamique, mais elle touche aussi la robotique. Les composants électroniques, notamment les puces mémoire, sont de plus en plus sollicités par l'essor de l'intelligence artificielle et des centres de données. Quand ces composants se raréfient, les fabricants d'appareils grand public répercutent la facture sur les consommateurs.

Les robots humanoïdes, qui embarquent de plus en plus de puissance de calcul pour interpréter leur environnement en temps réel, puisent dans le même bassin de composants. Si la pression sur les coûts persiste, elle pourrait freiner la baisse de prix qui faisait jusqu'ici la force des fabricants chinois, ou à tout le moins la ralentir.

Le reste du monde ne reste pas immobile

Face à cette domination, la riposte s'organise sur plusieurs fronts. Le premier est celui de l'ouverture technologique. Comme l'indique un communiqué diffusé par PR Newswire, l'entreprise RoboParty a dévoilé le 28 septembre, au congrès IROS 2026, son robot RP1, présenté comme un humanoïde haute performance entièrement à code source ouvert, du matériel jusqu'au système d'exploitation. L'idée : bâtir une base commune que des développeurs du monde entier pourraient s'approprier.

Le deuxième front est juridique. Dans une analyse publiée par The Robot Report, un spécialiste de la propriété intellectuelle soutient que la course à l'« IA physique » se gagnera aussi au bureau des brevets, à condition que les jeunes pousses protègent de manière stratégique ce qui compte vraiment, plutôt que de tout breveter.

Le troisième front est financier. Arab News rapporte que des investisseurs du Golfe, dont Shorooq et Presight, une société du groupe émirien G42, ont participé à la série A de 100 millions de dollars américains de Maven Robotics, une jeune pousse américaine de robotique industrielle. Les capitaux circulent désormais à l'échelle mondiale pour tenter de créer des contrepoids à l'avance chinoise.

La sécurité, angle mort de la course au volume

Produire beaucoup ne règle pas une question centrale : celle de la sécurité. Le magazine Forbes souligne que les humanoïdes sortent peu à peu des cages de protection qui les isolaient des travailleurs, mais que démontrer leur sécurité réelle, au contact des humains, reste beaucoup plus difficile. Un robot bipède de plusieurs dizaines de kilos qui chute ou fait un geste brusque représente un risque que les normes actuelles, pensées pour des bras industriels fixes, encadrent mal.

Un épisode rapporté par le quotidien néerlandais de Volkskrant illustre ce malaise : le premier combat en cage opposant un humain à un robot s'est soldé par la victoire de la machine, puis par une interdiction prononcée par les autorités américaines. L'anecdote dit beaucoup de l'écart entre la vitesse des démonstrations et celle des régulateurs.

Une dimension militaire de plus en plus visible

Enfin, la robotique terrestre ne se limite pas aux usines. Le South China Morning Post rapporte que des soldats chinois ont participé à l'exercice russe Tsentr-2026, qui a mobilisé plus de 47 000 militaires dans la région de Tcheliabinsk et mis en avant de nouveaux systèmes antidrones et des robots terrestres. Le Times of India évoque, pour sa part, plus de 600 drones et une soixantaine de systèmes robotisés présentés lors de ces manœuvres.

Rien n'indique que des humanoïdes y aient été déployés, mais la convergence est claire : les mêmes moteurs, batteries et logiciels de navigation servent à la fois aux robots civils et aux machines militaires. Cette nature à double usage explique pourquoi la domination industrielle chinoise dans ce secteur inquiète autant les capitales occidentales.

Ce qu'il faut retenir

Le chiffre de 95 % est moins une photographie précise qu'un signal : la Chine aborde l'humanoïde comme elle a abordé la voiture électrique, en s'appuyant sur une chaîne d'approvisionnement intégrée et sur des volumes que personne d'autre ne peut aligner. La fusion des réseaux d'échange de batteries de Geely et NIO montre que cette chaîne continue de se consolider, tandis que la hausse du prix des téléphones rappelle qu'elle reste exposée aux tensions sur les composants.

Pour les concurrents, l'enjeu n'est plus seulement de concevoir le meilleur robot, mais de trouver où ils peuvent encore peser : l'ouverture logicielle, la propriété intellectuelle, la sécurité certifiée ou le financement de niches industrielles. La bataille des humanoïdes se joue désormais autant dans les usines et les bureaux des brevets que dans les laboratoires.