Robotique

Roues, modules et mains autonomes : l'industrie robotique prend ses distances avec le mythe de l'humanoïde

Agility envisage les roues, General Robotics fragmente l'intelligence, O-ID mise sur des modules : la robotique passe du spectacle à l'ingénierie pragmatique.

Roues, modules et mains autonomes : l'industrie robotique prend ses distances avec le mythe de l'humanoïde

Pendant quelques années, l'image s'est imposée partout : un robot à deux jambes et deux bras, capable de marcher dans nos usines, nos entrepôts et bientôt nos maisons, parce que le monde a été conçu à la mesure du corps humain. Cette promesse du robot généraliste à forme humaine a attiré des milliards de dollars d'investissement et fait le bonheur des démonstrations virales. Or, depuis quelques semaines, une série d'annonces convergentes montre que ce modèle se fissure, et pas chez ses détracteurs : chez ceux-là mêmes qui l'ont porté.

Agility, pionnier du bipède, regarde du côté des roues

Le signal le plus fort vient d'Agility Robotics. L'entreprise américaine, issue des laboratoires de l'Université d'État de l'Oregon, a bâti sa réputation sur Digit, l'un des premiers humanoïdes bipèdes réellement déployés en contexte commercial, notamment dans des entrepôts logistiques. Selon The Robot Report, Agility explore désormais une gamme de conceptions et de formats, roues comprises, afin de répondre à des environnements d'exploitation et à des besoins de clients qui ne se ressemblent pas tous.

Le geste est lourd de sens. Agility a longtemps défendu la marche comme un atout : franchir une marche, enjamber un obstacle, circuler dans des espaces pensés pour des humains. Mais dans un entrepôt moderne, les sols sont plats, les allées dégagées et les trajets répétitifs. Dans ces conditions, la jambe devient un luxe coûteux plutôt qu'une nécessité. L'entreprise ne renonce pas à Digit ; elle reconnaît plutôt qu'une seule morphologie ne peut pas tout faire, et que ce sont les clients, pas l'esthétique, qui dictent la forme.

Ce mouvement rejoint une tendance déjà visible ailleurs, notamment en Chine, où plusieurs fabricants proposent des versions à base roulante de leurs robots : un torse, deux bras et une tête montés sur une plateforme mobile, sans jambes.

Les raisons de fond : coût, énergie, fiabilité, sécurité

Pourquoi ce virage ? Les arguments sont d'abord d'ingénierie.

Le coût. Une jambe robotique réclame plusieurs moteurs puissants, des réducteurs, des capteurs de force et un contrôle d'équilibre sophistiqué. Une base à roues est mécaniquement beaucoup plus simple, donc moins chère à produire et à entretenir.

L'efficacité énergétique. Un robot bipède dépense de l'énergie simplement pour rester debout et corriger en permanence son équilibre. Une plateforme à roues, stable par nature, peut s'immobiliser sans rien consommer pour tenir. Sur un quart de travail complet, la différence se traduit directement en autonomie de batterie et en temps d'arrêt pour la recharge.

La fiabilité. Chaque articulation supplémentaire est un point de défaillance potentiel. Dans l'industrie, un robot ne se juge pas à sa démonstration la plus spectaculaire, mais à son taux de disponibilité sur des milliers d'heures.

La sécurité. Un robot dynamiquement stable, comme un bipède, peut tomber, y compris près de travailleurs humains. Cette question freine l'intégration des humanoïdes aux côtés du personnel et fait l'objet de travaux de normalisation encore inachevés. Une base roulante, qui s'arrête simplement en cas de problème, pose un risque plus facile à certifier.

General Robotics : plusieurs compétences plutôt qu'un cerveau unique

La remise en question ne touche pas que le corps. Elle concerne aussi le logiciel. Une partie du secteur mise sur des « modèles de fondation » robotiques, un grand cerveau unique entraîné à tout faire, sur le modèle des grands modèles de langage. General Robotics prend le contre-pied. Comme le rapporte The Robot Report, plutôt que d'entraîner un seul modèle pour toutes les tâches, l'entreprise compose des capacités spécialisées, ce qui aide les robots à s'adapter d'une tâche et d'un format à l'autre.

L'approche a une logique industrielle évidente : il est plus facile de valider, de corriger et de certifier une compétence précise, comme saisir une pièce ou naviguer dans une allée, qu'un modèle monolithique dont le comportement reste difficile à auditer. Elle a aussi l'avantage de découpler l'intelligence de la morphologie : les mêmes briques logicielles peuvent animer un bras fixe, un robot à roues ou un humanoïde.

Ce pari tranche avec la stratégie de certains géants du secteur. BFM TV rapportait récemment que Figure loue une trentaine de maisons pour entraîner ses robots, un effort coûteux de collecte de données qui illustre l'ampleur du défi posé par l'approche généraliste.

O-ID et l'humanoïde en pièces détachées

Au Japon, la jeune pousse O-ID propose une troisième voie : conserver une silhouette humanoïde, mais la rendre modulaire. Selon AI Insider, l'entreprise a amassé 1,2 million de dollars en financement de préamorçage pour développer des robots humanoïdes modulaires destinés aux usines. Le montant reste modeste à l'échelle d'un secteur habitué aux tours de table de plusieurs centaines de millions, mais l'idée mérite l'attention : pouvoir remplacer un bras, un préhenseur ou un module de mobilité selon le poste de travail, plutôt que d'acheter une machine unique censée tout faire.

Dans une usine, où les lignes de production sont reconfigurées régulièrement, cette logique rappelle celle des outils interchangeables des robots industriels classiques, qui ont fait leurs preuves depuis des décennies.

À l'ETH Zurich, une main qui se passe de corps

Le cas le plus radical vient de la recherche. Futura rapporte que des chercheurs de l'ETH Zurich ont appris à une main robotique à se déplacer seule, sans bras ni corps pour la porter, en marchant sur ses doigts, à la manière de « La Chose » de la famille Addams. Au-delà du clin d'œil, la démonstration pose une question fondamentale : pourquoi déplacer un corps entier quand seul l'organe utile est nécessaire pour accomplir la tâche ? Dans des espaces exigus, pour l'inspection ou la maintenance, un effecteur autonome pourrait se révéler plus pertinent qu'un robot complet.

La forme suit la fonction, partout où la robotique fonctionne déjà

Ce réalignement n'a rien d'une surprise quand on regarde les domaines où la robotique produit déjà des résultats à grande échelle. Amazon, qui a testé Digit dans le passé, s'appuie pour l'essentiel sur des robots mobiles et des bras spécialisés ; The Robot Report indique que le groupe investira 100 millions de dollars dans une nouvelle usine en Indiana, destinée à produire des équipements pour son réseau logistique et robotique en Amérique du Nord.

En Ukraine, Numerama décrit comment des drones terrestres, des plateformes à roues ou à chenilles sans la moindre ressemblance humaine, se sont imposés dans la contre-offensive, jusqu'à déminer 30 kilomètres en deux nuits. Là où les conditions sont les plus exigeantes, c'est la morphologie adaptée à la mission qui l'emporte.

L'humanoïde garde néanmoins des terrains de prédilection, notamment l'accueil du public. TechRepublic rapporte qu'AgiBot a déployé plus de 300 robots dans un parc d'attractions chinois du groupe Chimelong, un contexte où l'apparence et l'interaction comptent autant que la productivité.

Du spectacle à l'ingénierie

Que révèle ce virage ? D'abord une maturation. Les premières années de l'humanoïde moderne ont été marquées par la course aux vidéos spectaculaires : saltos, danses, courses. Ces démonstrations servaient à lever des fonds et à prouver une maîtrise technique. Mais lorsqu'un robot doit être vendu, installé et rentabilisé, les questions changent : combien coûte-t-il, combien de temps fonctionne-t-il, qui le répare, et comment le certifie-t-on ?

Ensuite, une redistribution des rôles entre corps et intelligence. Si le logiciel devient modulaire et transférable, comme le propose General Robotics, la forme physique n'a plus besoin d'être universelle. On peut alors choisir, pour chaque tâche, le corps le plus simple qui fonctionne.

Enfin, une leçon d'humilité pour une industrie qui a parfois confondu l'imitation de l'humain avec la performance. L'humanoïde ne disparaîtra pas ; il pourrait même trouver sa place là où l'environnement est trop varié pour une machine spécialisée. Mais il devient une option parmi d'autres, et non plus l'horizon obligé de la robotique. Pour un secteur qui veut enfin passer du laboratoire à l'atelier, c'est sans doute la meilleure nouvelle qui soit.