Le scrutin israélien de mardi devait être un référendum sur Benyamin Netanyahou. Il est devenu, en quelques heures, un casse-tête arithmétique dont la solution passe par une minorité que presque tout l'échiquier politique préfère tenir à distance : les citoyens arabes d'Israël. Les résultats définitifs sont attendus d'ici au 30 octobre et seront proclamés officiellement le 4 novembre, selon France 24. D'ici là, une chose est déjà claire : la participation sans précédent des Palestiniens d'Israël est la grande surprise de cette élection.
Un scrutin serré et une participation arabe inattendue
Selon Le Figaro, les partis à majorité arabe pourraient obtenir un nombre record de 17 sièges à la Knesset, le Parlement israélien, qui compte 120 députés. Le résultat final reste à confirmer, mais l'ordre de grandeur suffit à bouleverser les calculs. Le Temps, dans une analyse publiée cette semaine, parle d'une mobilisation sans précédent des Palestiniens d'Israël, lesquels représentent environ un cinquième de la population du pays.
Cette hausse de la participation tranche avec les scrutins récents, marqués par une forte abstention dans les localités arabes. Elle intervient dans un contexte lourd : il s'agit des premières élections organisées depuis l'attaque du 7-Octobre et les guerres qui ont suivi, que France 24 rappelle avoir été qualifiées par certains de « crime contre l'humanité ». Les citoyens arabes d'Israël, qui ont des liens familiaux et culturels avec les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, ont vécu cette période dans un climat de suspicion accrue.
Une arithmétique qui change la donne
Pour comprendre l'enjeu, il faut revenir au mécanisme du système israélien. La Knesset est élue à la proportionnelle intégrale, et aucun parti n'a jamais gouverné seul. Il faut donc bâtir une coalition de 61 sièges. Or, selon Le Temps, le camp opposé à Netanyahou, que l'on désigne comme le « bloc du changement », ne semble pas en mesure d'atteindre cette majorité sans les voix des formations arabes, ou au moins sans leur abstention, qui réduit mécaniquement le seuil à franchir.
Le Korea Times, citant une analyse du New York Times, présente Gadi Eisenkot, ancien chef d'état-major de l'armée, comme l'homme le mieux placé pour évincer le premier ministre. Son parti centriste, Yashar, et ses alliés de l'opposition auraient « le chemin le plus clair vers le pouvoir » à condition de s'allier aux partis arabes, une perspective que le texte décrit comme difficile à réaliser. Eisenkot y est dépeint comme un homme aux positions sécuritaires dures, réservé et peu rompu aux codes de la politique : un profil qui illustre bien la tension du moment, entre un centre qui veut le changement et un électorat qui n'a pas oublié le 7-Octobre.
Le refus du « bloc du changement »
C'est là que se noue le paradoxe. Selon Le Temps, aucun leader du bloc du changement n'accepte de gouverner avec les partis arabes. Le journal suisse en conclut que le pays est condamné à des mois de tractations. L'opposition se trouve ainsi dans une position inconfortable : elle a besoin de ces voix pour exister, mais craint d'en payer le prix auprès de son propre électorat, davantage centriste ou de droite modérée.
Le précédent de 2021 éclaire cette réticence. À l'époque, une coalition hétéroclite dirigée par Naftali Bennett et Yaïr Lapid avait fait entrer pour la première fois un parti arabe, la Liste arabe unie (Raam), dans une majorité gouvernementale. L'expérience avait duré environ un an avant de s'effondrer, et elle reste, pour une partie de l'opinion, un épisode que l'on ne souhaite pas répéter. Les partis arabes ne sont pas non plus un bloc homogène : ils comptent des formations aux orientations idéologiques très différentes, qui ne s'accordent pas toujours sur l'opportunité de participer à un gouvernement.
Il faut ajouter que ce refus relève aussi d'une logique plus ancienne. Historiquement, les partis arabes ont soutenu de l'extérieur certains gouvernements, sans y siéger, et les coalitions sionistes ont rarement considéré leurs votes comme pleinement légitimes pour former une majorité. Les mots des dirigeants de l'opposition peuvent changer, mais la structure du problème, elle, est vieille de plusieurs décennies.
Le Likoud dénonce des élections « volées »
Du côté du pouvoir sortant, la réaction a été immédiate. Selon Le Figaro, le Likoud, le parti de Benyamin Netanyahou, accuse les formations arabes d'avoir « volé les élections » et de « soutenir le terrorisme », au lendemain d'un scrutin particulièrement serré. L'accusation est lourde : elle revient à contester non seulement des résultats, mais la légitimité même de citoyens à peser sur l'issue d'un vote auquel ils ont pleinement le droit de participer.
Cette rhétorique n'est pas nouvelle dans la politique israélienne, mais elle prend ici une tournure particulière puisqu'elle intervient alors que les résultats ne sont pas encore proclamés. Elle prépare le terrain à d'éventuelles contestations et nourrit un climat de polarisation que l'on retrouve dans plusieurs démocraties où les marges décident des majorités. On notera que le Likoud lui-même a, par le passé, négocié avec des élus arabes lorsque la logique parlementaire l'exigeait, ce qui rend la dénonciation d'aujourd'hui plus stratégique que principielle.
Des semaines de négociations en perspective
Le calendrier institutionnel donne la mesure du temps qui s'annonce. Les résultats définitifs sont attendus d'ici au 30 octobre, la proclamation officielle est fixée au 4 novembre, après quoi le président israélien consultera les partis avant de confier à un député la tâche de former un gouvernement. Cette personne dispose en principe de 28 jours, prolongeables de 14, pour y parvenir. Si elle échoue, le mandat peut passer à un autre candidat, et en dernier recours le pays peut retourner aux urnes, scénario déjà vécu à plusieurs reprises depuis 2019.
Dans ce contexte, trois issues sont envisageables. La première est un gouvernement de l'opposition appuyé de l'extérieur par des partis arabes, ce qui exigerait que ceux-ci acceptent un soutien sans portefeuille et que l'opposition accepte d'en dépendre. La deuxième est une coalition large et improbable, associant centre et droite, qui contournerait la question arabe mais au prix de compromis difficiles. La troisième est une impasse prolongée, voire de nouvelles élections. Le Temps penche pour l'hypothèse de longues tractations, ce qui paraît le plus réaliste au vu de l'état des positions.
Un enjeu régional
Le résultat est scruté bien au-delà des frontières d'Israël. France 24 rapporte que le Liban observe de près l'issue du vote, dans l'espoir qu'un nouveau gouvernement israélien soit prêt à négocier la paix. Pour Beyrouth, comme pour d'autres capitales de la région, l'identité de la prochaine coalition déterminera la tonalité des relations pour les années à venir, qu'il s'agisse du front nord, de Gaza ou de la normalisation avec les pays arabes.
La place des citoyens arabes d'Israël dans cette équation est donc double. Elle est d'abord intérieure : celle d'une minorité qui réclame un poids politique à la mesure de son poids démographique. Elle est aussi symbolique : elle dit quelque chose de la manière dont l'État hébreu se définit, entre caractère juif et égalité civique, un débat qui traverse sa vie publique depuis sa fondation.
Ce qu'il faut retenir
Le vote de mardi a produit un paradoxe politique classique : une minorité mobilisée détient une partie de la clé de la majorité, mais les forces qui en profiteraient le plus refusent publiquement d'en tirer les conséquences. Entre un Likoud qui crie à la fraude et une opposition qui n'ose pas assumer ses besoins arithmétiques, la formation du prochain gouvernement s'annonce longue. Tout dépendra des chiffres définitifs, de la discipline des alliés et, surtout, de la capacité d'un camp ou de l'autre à franchir un tabou politique que le scrutin a rendu impossible à ignorer.
