Quinze virgule neuf pour cent. C'est la hausse du nombre d'adolescents qui se sont retrouvés devant la justice pénale pour adolescents au Bas-Saint-Laurent dans le bilan 2025-2026, selon les données rapportées par Radio-Canada. À l'échelle de la province, l'augmentation se limite à 4,1 %. L'écart, près de quatre fois supérieur, est suffisamment marqué pour que la question s'impose : que se passe-t-il chez les jeunes de l'Est du Québec?
Une chose doit être dite d'emblée : les données dont nous disposons sont partielles. Le reportage de Véronique Duval, diffusé par Radio-Canada, établit le constat et pose la question de l'explication, mais les chiffres absolus, la ventilation par type d'infraction et la répartition par territoire ne sont pas détaillés dans les éléments que nous avons pu consulter. Il serait donc imprudent de conclure à une « vague de criminalité juvénile ». Cet article fait le point sur ce que l'on sait, sur ce que l'on ignore, et sur les pistes que l'actualité régionale permet d'explorer sans les présenter comme des certitudes.
Lire un pourcentage dans une petite région
Premier réflexe de prudence : un pourcentage de variation ne dit pas tout, surtout dans une région peu peuplée. Le Bas-Saint-Laurent compte environ 200 000 habitants répartis sur huit MRC, du Témiscouata à La Matapédia, en passant par Rimouski-Neigette et Kamouraska. Dans un tel bassin, quelques dizaines de dossiers supplémentaires suffisent à produire une hausse spectaculaire en pourcentage, alors que la même variation passerait presque inaperçue dans une grande région urbaine.
Cela ne signifie pas que le phénomène est anodin. Cela signifie que la lecture honnête de ce chiffre exige de connaître le point de départ. Une hausse de 15,9 % à partir d'un nombre de cas très bas n'a pas la même portée qu'une hausse équivalente à partir d'une base élevée. C'est précisément pour cette raison que la question de Radio-Canada, « comment explique-t-on cet écart? », est la bonne : elle invite à chercher les causes plutôt qu'à s'alarmer d'un seul indicateur.
Il faut aussi rappeler ce que mesure ce bilan. Il porte sur les jeunes qui se retrouvent devant le système de justice pénale pour adolescents, c'est-à-dire ceux qui font l'objet d'une prise en charge formelle. Il ne mesure pas directement le nombre de gestes délinquants commis, mais la manière dont ceux-ci sont traités par les corps policiers, les procureurs et les services de protection de la jeunesse. Une hausse peut donc refléter davantage de comportements, mais aussi des changements de pratiques : plus de signalements, une approche policière différente, une moindre utilisation des mesures extrajudiciaires.
Des pistes à explorer, sans les confondre avec des preuves
À défaut d'une explication officielle détaillée, l'actualité régionale des derniers jours offre quelques éléments de contexte qui méritent d'être mis en relation, avec toute la réserve qui s'impose.
Le climat dans les écoles
Le Journal Le Soir rapporte que le CALACS de l'Est du Bas-Saint-Laurent s'inquiète de la montée des discours misogynes et antiféministes, et plus largement du sexisme dans les écoles de la région. Cette préoccupation ne démontre aucun lien de causalité avec la hausse des dossiers devant la justice pour adolescents. Elle indique toutefois que des intervenants de terrain observent des tensions et des comportements problématiques dans le milieu scolaire, là où les jeunes passent l'essentiel de leur temps. Certaines infractions pouvant mener à des accusations chez les mineurs, notamment les gestes de harcèlement, les menaces ou les infractions de nature sexuelle, s'inscrivent dans ce type de dynamique. Mais encore faut-il que les données le confirment, ce que le reportage disponible ne permet pas d'établir.
Des organismes communautaires à bout de souffle
Une autre pièce du contexte régional : le Journal l'Horizon indique que les organismes communautaires du Bas-Saint-Laurent se mobilisent, du 19 au 23 octobre, sous la bannière « Le communautaire à boutte », pour dénoncer l'essoufflement du réseau communautaire autonome. Or ces organismes, maisons de jeunes, ressources de soutien aux familles, groupes d'intervention en prévention, constituent souvent la première ligne de la prévention de la délinquance, en particulier en milieu rural où les services publics sont plus éloignés.
Là encore, la prudence s'impose. Rien dans les éléments consultés ne relie directement la fragilité du financement communautaire à la hausse des dossiers judiciaires. Mais l'hypothèse est plausible et mérite d'être vérifiée : lorsque les ressources de première ligne manquent de moyens, les situations à risque ont moins de chances d'être détectées et soutenues avant d'atteindre le stade judiciaire. Les intervenants du milieu sont les mieux placés pour confirmer ou infirmer ce lien, et c'est une question qu'il faudra leur poser.
La mobilité des jeunes en région
Le transport collectif est un autre facteur régulièrement évoqué dans les régions étendues. Radio-Canada rapportait que des associations d'aînés demandent au prochain gouvernement de soutenir le transport collectif adapté. Ce dossier concerne d'abord les personnes âgées, mais il rappelle une réalité géographique : dans une région où les distances sont grandes et l'offre de transport limitée, les adolescents ont peu d'options pour accéder aux activités structurées, aux loisirs et aux services. L'ennui, l'isolement et le manque d'encadrement en dehors des heures de classe sont des facteurs de risque documentés dans la littérature sur la délinquance juvénile en milieu rural. Il ne s'agit toutefois que d'une piste de réflexion, non d'une conclusion tirée des données du bilan.
Drogues et consommation : un facteur à surveiller, pas à présumer
Le Journal l'Horizon a rapporté une perquisition menée le 8 octobre par la Sûreté du Québec à Lac-au-Saumon, dans la MRC de La Matapédia, ayant mené à l'arrestation d'un homme de 47 ans en matière de stupéfiants. Rien n'indique que ce dossier implique des mineurs, et il serait abusif de l'associer à la hausse analysée ici. Il rappelle simplement que les enjeux de trafic et de consommation de substances existent dans la région, comme ailleurs, et qu'ils figurent parmi les facteurs fréquemment cités lorsqu'on s'interroge sur les parcours de jeunes qui basculent dans l'illégalité. Là aussi, c'est aux intervenants et aux autorités de documenter ce qui relève du fait et ce qui relève de l'impression.
Ce que l'écart ne permet pas de conclure
Il est tentant de voir dans un écart aussi prononcé la preuve d'un problème propre au Bas-Saint-Laurent. Mais plusieurs explications moins alarmantes restent sur la table.
- Un effet de rattrapage. Si la région avait enregistré une baisse l'année précédente, un rebond pourrait simplement ramener les chiffres à leur niveau habituel.
- Un changement de pratiques. Un resserrement des critères d'intervention policière, une nouvelle politique des procureurs ou une modification dans l'application des mesures extrajudiciaires peuvent faire varier les statistiques sans que les comportements changent.
- Un petit nombre de dossiers très médiatisés. Dans une région peu peuplée, quelques événements regroupant plusieurs jeunes peuvent gonfler artificiellement les chiffres d'une année.
- Une meilleure détection. Une sensibilisation accrue dans les écoles ou chez les partenaires peut produire davantage de signalements, donc davantage de dossiers.
- le nombre absolu de dossiers pour 2024-2025 et 2025-2026 dans la région;
- la ventilation par type d'infraction (contre la personne, contre les biens, stupéfiants, cybercriminalité);
- la répartition entre les MRC, afin de savoir si la hausse est généralisée ou concentrée;
- la proportion de mesures extrajudiciaires par rapport aux poursuites formelles;
- les ressources de prévention disponibles et leur évolution récente.
Aucune de ces hypothèses n'est confirmée par les éléments disponibles. Elles servent surtout à rappeler qu'une statistique, même frappante, appelle une analyse avant de devenir un diagnostic.
Ce qu'il faut suivre
Plusieurs informations permettraient de faire la lumière sur ce dossier et devraient être demandées aux autorités concernées :
Ces données, détenues par les organismes responsables de la justice pour les adolescents et par les services de protection de la jeunesse, constituent la base minimale d'un débat éclairé. Sans elles, l'écart de 11,8 points de pourcentage entre la région et la moyenne provinciale restera une énigme.
Un signal à prendre au sérieux, sans dramatiser
Le constat de Radio-Canada a le mérite de mettre en lumière un écart que les chiffres régionaux auraient pu laisser passer inaperçu. Il ne prouve pas qu'une génération de jeunes bas-laurentiens dérape, mais il invite les écoles, les municipalités, les organismes communautaires et les services publics à se demander si les filets de prévention tiennent encore. À l'heure où le réseau communautaire lui-même dit être à bout de souffle, la question mérite d'être posée publiquement, avec des données complètes, avant que la hausse d'une année ne devienne la tendance de la suivante.
