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Jim Ratcliffe, l'opportuniste de la chimie, face à l'épreuve de la dette

Le fondateur d'Ineos a bâti son empire en rachetant ce que BP et ICI jugeaient superflu. Aujourd'hui, endetté et confronté à la crise européenne, il vend ses clubs et mise sur Anvers.

Jim Ratcliffe, l'opportuniste de la chimie, face à l'épreuve de la dette

Il y a près de trente ans, un ingénieur chimiste hypothèque sa maison pour racheter une activité dont personne ne veut. Aujourd'hui, Sir Jim Ratcliffe dirige l'un des plus grands groupes chimiques privés de la planète. Mais l'homme qui a fait fortune en ramassant les restes des autres traverse sa période la plus délicate: dette massive, industrie européenne en déroute, aventures sportives en reflux. Le quotidien économique espagnol Expansión le décrit cette semaine comme « le magnat de la chimie le plus opportuniste », et le portrait mérite d'être regardé de plus près.

La recette: acheter ce que les géants veulent jeter

Le schéma est resté étonnamment constant. Selon Expansión, Ratcliffe a converti Ineos en un colosse de quelque 45 milliards de ravenues en un peu plus de 20 ans en rachetant des actifs et des filiales que des rivaux comme BP et ICI jugeaient prescindables. Bloomberg avance pour sa part un chiffre d'affaires d'environ 55 milliards de dollars américains, plus de 24 000 employés et une présence dans 27 pays.

Les jalons sont connus. Selon Bloomberg, le futur milliardaire investit ses économies en 1992 dans le rachat d'une activité de chimie de spécialités de BP, au sein d'Inspec, avant de reprendre en 1998 l'usine belge d'Anvers qu'il baptise Ineos. D'après le profil de Wikipédia, il finance ensuite ses acquisitions par de la dette à haut rendement et cible des unités susceptibles de doubler leurs bénéfices en cinq ans. En 2006, Ineos rachète Innovene, la branche raffinage et pétrochimie de BP, une transaction chiffrée à 8,2 milliards d'euros par le magazine du groupe lui-même, qui propulse l'entreprise parmi les géants du secteur. Forbes rappelle que deux autres activités chimiques de BP ont suivi en 2021 pour 5 milliards de dollars, puis des coentreprises avec Sinopec de plus de 7 milliards en 2022.

La logique est celle du charognard intelligent: acheter bas, au creux du cycle, quand les grands groupes veulent se recentrer, puis tailler dans les coûts. Le siège d'Ineos compte environ 40 personnes, là où des groupes comparables en emploient des centaines, selon le site de l'entreprise. Chaque filiale fonctionne de façon quasi autonome. Cette légèreté a un prix social, et les conflits n'ont pas manqué, notamment à Grangemouth, en Écosse, en 2013, où Ratcliffe avait obtenu un gel salarial de trois ans en échange du maintien de l'usine, rappelle Bloomberg.

Le revers: une dette de 12,5 milliards d'euros

Ce modèle fondé sur le levier atteint aujourd'hui ses limites. Dans son rapport trimestriel du 22 octobre, Ineos Group Holdings annonce un bénéfice avant intérêts, impôts et amortissements (EBITDA) de 703 millions d'euros pour le troisième trimestre 2026, contre 375 millions un an plus tôt, mais en net recul sur les 1,133 milliard du deuxième trimestre. La dette nette s'établit à environ 12,5 milliards d'euros à la fin de septembre, projets Project One et SECCO compris.

Le contexte explique ces montagnes russes. Le trimestre précédent avait été gonflé par les perturbations d'approvisionnement liées au conflit au Moyen-Orient, un soutien aux prix qui ne s'est pas prolongé au troisième trimestre, d'après la division Ineos Quattro. En Europe, la rentabilité a aussi souffert du retour des importations asiatiques à bas coût et de prix de l'énergie toujours élevés. En avril, le ratio d'endettement net hors projets spéciaux atteignait environ 6,8 fois l'EBITDA, selon le groupe. Le quotidien britannique The Telegraph, repris par Yahoo Finance, a pour sa part rapporté des pertes de 593 millions d'euros pour l'exercice précédent, ainsi qu'une dégradation de la note de crédit par S&P.

Le groupe réagit en vendant. Il cède notamment des activités jugées non essentielles, dont la marque de vêtements Belstaff et une marque de produits d'entretien, et la cession de l'activité italienne de chlore-alcali d'Inovyn devrait se conclure d'ici la fin de l'année, selon Ineos. L'opportuniste devient vendeur.

Anvers, le pari de l'Europe

Le cœur du dossier se joue à Anvers, en Belgique. Project One, un vaste vcraqueur d'éthane alimenté par de l'éthane américain, représente un investissement de quatre à cinq milliards d'euros. Il est présenté comme le premier nouveau vapocraqueur construit en Europe depuis une génération. Le chantier a pris du retard: permis suspendu en 2023, recours répétés d'organisations environnementales dont ClientEarth, puis modules lourds immobilisés dans le détroit d'Ormuz. D'après le site spécialisé ChemXplore, les derniers modules sont arrivés à Anvers fin juillet 2026, ce qui ouvre la phase de mise en service.

Ratcliffe y voit un avantage décisif. « Personne ne s'approchera même de la position concurrentielle de Project One », a-t-il affirmé, selon le média spécialisé Industrylinqs, qui rapporte aussi sa volonté d'être l'un des derniers grands acteurs encore debout, le fameux « last man standing », tout en reportant les autres investissements.

Son plaidoyer politique est tout aussi frontal. Lors du troisième sommet d'Anvers, il a affirmé que les conditions étaient « insurvivables »: depuis février 2024, 101 sites ont fermé, 25 millions de tonnes de capacité ont disparu, plus de 75 000 emplois ont été perdus, et l'énergie coûte environ quatre fois plus cher en Europe qu'aux États-Unis, selon un communiqué d'Ineos. Ces chiffres viennent de l'entreprise elle-même, donc d'un acteur qui plaide pour des protections commerciales. Ils s'inscrivent toutefois dans une tendance confirmée de façon indépendante: selon le Conseil européen de l'industrie chimique (Cefic), cité par bne IntelliNews, 17,2 millions de tonnes de capacité ont été annoncées pour fermeture en 2025, plus du double de l'année précédente, et les investissements confirmés dans de nouvelles capacités ont chuté de plus de 80 %.

Il y a de l'ironie dans cette posture. Le même homme qui avait déplacé son siège en Suisse en 2010 pour réduire la facture fiscale du groupe, puis l'avait ramené à Londres en 2015, dénonce aujourd'hui le poids de la réglementation européenne. Il avait d'ailleurs soutenu le Brexit. Ratcliffe cultive une constance: ses arguments servent toujours ses actifs.

Le football, vitrine devenue fardeau

L'autre visage de l'opportunisme de Ratcliffe est sportif. Ineos avait bâti une vitrine de marque: cyclisme, Formule 1, voile, rugby néo-zélandais, clubs de football à Lausanne et à Nice. « Nous étions devenus assez gros, mais personne n'avait entendu parler de nous », expliquait-il au Gentleman's Journal pour justifier ces dépenses.

Le point culminant fut l'entrée au capital de Manchester United, le club de son enfance. Le communiqué de décembre 2023 prévoyait l'achat de 25 % des actions au prix de 33 dollars l'unité, assorti de 300 millions de dollars d'investissements, et la délégation à Ineos de la gestion des activités sportives. SportsPro chiffrait l'opération à 1,65 milliard de dollars. Sa participation avoisine aujourd'hui les 29 %.

Le bilan est cruel. Selon Inside World Football, Ineos a mis fin en 2025 à ses commandites auprès des All Blacks et de Tottenham, et s'est séparé dans la discorde de l'équipe de voile de Sir Ben Ainslie. Nice et Lausanne-Sport sont désormais à vendre: Alvarez & Marsal pilote la vente du club suisse, présenté dans un prospectus de cinq pages baptisé « Project Striker », tandis que le prix demandé pour Nice a dû être abaissé, de 250 à environ 200 millions d'euros d'après Britbrief. À Old Trafford, des centaines d'emplois ont été supprimés et la grogne des partisans vise autant Ratcliffe que les Glazer, selon le site Centre Devils. Le média britannique FourFourTwo rappelle qu'il avait lui-même évoqué la possibilité de se retirer si l'opinion des partisans se détériorait.

Ce que révèle le cas Ratcliffe

Le portrait publié par Expansión souligne un trait de caractère, mais le dossier dépasse la personne. Ratcliffe incarne un capitalisme de rachat qui prospère quand les grands groupes se désengagent et qui souffre quand le désengagement devient généralisé. Acheter ce que BP jugeait superflu était rentable lorsque l'industrie européenne était solide. Racheter aujourd'hui des usines dans un continent où l'énergie coûte quatre fois plus cher qu'outre-Atlantique relève d'un pari d'une autre nature.

Trois points sont à surveiller. D'abord, la mise en service de Project One, dont la rentabilité conditionnera la capacité du groupe à rembourser sa dette. Ensuite, les mesures de défense commerciale que Bruxelles décidera ou non d'adopter face aux importations asiatiques, objet de multiples plaintes antidumping déposées par Ineos. Enfin, la poursuite du désengagement sportif, avec la question ouverte de l'avenir de la participation dans Manchester United.

Le magnat de la chimie reste ce qu'il a toujours été: un acheteur de ce que les autres délaissent. La différence tient à l'ampleur de la dette qui pèse désormais sur chacune de ses décisions.