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La BCE branche la monnaie de banque centrale sur la finance tokenisée

Francfort annonce qu'une part de ses fonds propres sera investie en titres tokenisés, réglés via la plateforme Pontes. Un signal fort : la tokenisation quitte le laboratoire pour l'infrastructure de marché.

La BCE branche la monnaie de banque centrale sur la finance tokenisée

Il y a des annonces techniques qui ressemblent à de la plomberie et qui, en réalité, redessinent la carte. Celle de la Banque centrale européenne, publiée le 21 septembre depuis Francfort, appartient à cette catégorie. L'Eurosystème confirme qu'il apporte la monnaie de banque centrale à la finance tokenisée, et la BCE ajoute un geste inhabituel : elle investira elle-même une partie de ses fonds propres dans des titres tokenisés, dont le règlement passera par Pontes.

Autrement dit, la banque centrale ne se contente plus d'observer, d'expérimenter ou de publier des rapports. Elle devient utilisatrice de l'infrastructure qu'elle met en place. Dans le monde très codifié des banques centrales, c'est une forme de validation qui vaut plus qu'un discours.

Pontes, Appia : deux noms latins pour une stratégie en deux temps

Pour comprendre la portée du geste, il faut remonter à l'été 2025. Le Conseil des gouverneurs avait alors arrêté une approche à deux voies pour régler en monnaie de banque centrale les transactions effectuées sur des plateformes à registre distribué, les fameuses DLT.

La première voie, baptisée Pontes — « les ponts » en latin —, consiste précisément à jeter une passerelle entre ces plateformes privées et les services TARGET, la tuyauterie de paiement et de règlement-livraison de l'Eurosystème. L'idée n'est pas de tout réinventer, mais de relier l'existant : les titres circulent sur une chaîne, l'espèce reste dans les livres de la banque centrale, et un mécanisme de synchronisation garantit que la livraison du titre et le paiement se produisent simultanément.

La seconde voie, Appia — « la voie appienne » —, vise plus loin : une solution intégrée, native, potentiellement ouverte aux règlements transfrontières et multidevises. Elle relève encore de la recherche.

Ce séquençage est pragmatique. Il évite à l'Eurosystème de trancher tout de suite le débat le plus lourd : faut-il émettre un euro numérique de gros, un jeton de banque centrale circulant directement sur des chaînes ? Avec Pontes, on obtient l'essentiel du bénéfice — le règlement en actif sans risque de crédit — sans engager la souveraineté monétaire sur une technologie encore mouvante.

Ce que les expérimentations avaient déjà démontré

L'Eurosystème ne part pas de zéro. En 2024, il a mené une vaste campagne de travaux exploratoires, avec des dizaines d'établissements financiers européens et plusieurs centaines de transactions réelles, pour des montants cumulés de l'ordre du milliard et demi d'euros. Trois solutions y avaient été testées en parallèle : la Trigger Solution de la Bundesbank, qui déclenche un paiement TARGET depuis une chaîne externe, le TIPS Hash Link de la Banca d'Italia, et le DL3S de la Banque de France, une plateforme DLT opérée par une banque centrale.

Ces essais avaient surtout permis d'établir deux choses. D'abord, que le règlement en monnaie de banque centrale d'actifs tokenisés fonctionne techniquement. Ensuite, que le marché, lui, restait bloqué tant qu'aucune solution pérenne n'était annoncée : les émetteurs ne voulaient pas construire sur du provisoire. Le passage d'une phase de pilote à une infrastructure annoncée lève précisément ce verrou.

Des précédents existent d'ailleurs à l'échelle nationale. La Slovénie a émis en 2024 une obligation souveraine numérique réglée en monnaie de banque centrale, une première dans la zone euro. La Banque européenne d'investissement multiplie depuis 2021 les émissions obligataires sur registre distribué. Mais chaque opération relevait du cas particulier, montée sur mesure. L'enjeu, désormais, est la standardisation.

Pourquoi une banque centrale investit ses propres fonds

L'élément le plus commenté reste la décision de la BCE d'allouer une fraction de son portefeuille de fonds propres — un portefeuille d'investissement distinct des opérations de politique monétaire — à des titres tokenisés.

Le montant n'est pas le sujet. Le signal l'est. Une banque centrale qui détient elle-même des instruments tokenisés doit en accepter les contraintes opérationnelles : conservation, valorisation, comptabilisation, gestion des risques juridiques attachés à un registre distribué. Elle envoie donc à l'industrie financière un message simple : ces actifs sont assez matures pour figurer au bilan de l'institution la plus prudente du continent.

C'est aussi une manière d'amorcer la pompe. Un marché de titres tokenisés souffre d'un problème classique de démarrage : peu d'émissions parce que peu d'acheteurs, peu d'acheteurs parce que peu d'émissions et pas de liquidité. Un investisseur institutionnel de dernier ressort, même modeste, change l'équation.

Le cadre réglementaire, chaînon longtemps manquant

L'Union européenne s'est dotée d'un arsenal avant même que le marché n'existe. Le régime pilote DLT, entré en application en 2023, autorise des infrastructures de marché à négocier et régler des instruments financiers sur registre distribué en s'affranchissant de certaines règles, dans des limites de volume. Son bilan est maigre : très peu d'acteurs agréés, des plafonds jugés trop bas, une complexité dissuasive.

Le règlement MiCA, lui, encadre les crypto-actifs et les jetons de monnaie électronique, mais laisse hors champ les titres financiers tokenisés, qui restent soumis au droit des marchés classique.

L'absence d'un règlement fiable en monnaie de banque centrale constituait le dernier maillon manquant. Sans lui, les acteurs devaient recourir à des stablecoins ou à de la monnaie commerciale tokenisée, avec le risque de contrepartie que cela implique. Pontes comble ce vide. Et l'Europe le fait selon sa logique habituelle : par l'infrastructure publique encadrée, là où les États-Unis ont laissé le secteur privé et les émetteurs de stablecoins occuper le terrain.

Un mouvement de fond, et ses ambiguïtés

La tokenisation n'est pas une lubie de laboratoire. Fonds monétaires, obligations, parts de fonds, matières premières : les grands gestionnaires d'actifs et les dépositaires internationaux y voient une réduction des délais de règlement, une automatisation des opérations sur titres et un accès fractionné à des classes d'actifs jusqu'ici réservées.

Mais le mot recouvre des réalités très inégales. À un bout du spectre, des obligations souveraines réglées en monnaie de banque centrale. À l'autre, les placements grand public que décrit Challenges — immobilier fractionné, financement participatif affichant jusqu'à 11 % de rendement —, où la promesse de liquidité repose souvent sur un marché secondaire inexistant et sur la solidité d'opérateurs peu éprouvés. La technologie est parfois la même ; le risque n'a rien de comparable.

Cette clarification arrive dans un contexte de marché tendu. Comme le rapporte MarketWatch, les stratèges de Goldman Sachs observent des bénéfices d'entreprises qui progressent nettement plus vite que l'économie réelle et anticipent un ralentissement de la croissance des profits du S&P 500 vers 11 % en 2027 et 2028, tout en s'efforçant de désamorcer les craintes de bulle. Dans une phase où les valorisations posent question, l'arrivée d'une infrastructure publique de règlement a une vertu : elle distingue l'innovation de plomberie, qui réduit les risques, de l'innovation de produit, qui les déplace vers l'épargnant.

Ce qu'il reste à prouver

L'annonce ne règle pas tout. Le calendrier de bascule vers une production pleine et entière, l'articulation avec Appia, la question du règlement en plusieurs devises — où d'autres juridictions, du Royaume-Uni à l'Asie, avancent leurs propres projets — demeurent ouverts. Reste aussi à savoir si les banques européennes suivront à l'échelle, ou si Pontes deviendra une autoroute élégante et peu fréquentée, comme le régime pilote DLT avant elle.

Mais le point de bascule conceptuel est franchi. Jusqu'ici, la tokenisation cherchait sa monnaie de règlement. Elle l'a trouvée, et c'est celle de la banque centrale.