Le stationnement du parc du Lac-Leamy, dans le secteur Hull, a été vidé de ses roulottes mardi matin. Après deux mois de report, la Ville de Gatineau a mis à exécution un règlement qu'elle avait adopté il y a plus d'un an et qui met fin, dans les faits, à la tolérance dont bénéficiaient jusqu'ici les personnes en situation d'itinérance vivant dans des véhicules récréatifs. Le milieu communautaire, lui, parle d'une opération menée dans le mauvais ordre, à quelques semaines de l'hiver.
Ce qui s'est passé mardi
Selon Le Droit, les autorités municipales et des policiers sont arrivés sur les lieux vers 8 h 30. Six roulottes devaient être sorties du site pour être transférées sur un terrain voisin du Gîte Ami, le centre de ressources d'urgence installé près de l'ancien aréna Robert-Guertin. Une roulotte a notamment été hissée sur une remorque sous les yeux des occupants.
La veille, Radio-Canada rapportait que le Collectif régional de lutte à l'itinérance en Outaouais (CRIO), le Centre d'intervention et de prévention en toxicomanie de l'Outaouais (CIPTO) et la Clinique interdisciplinaire en droit social de l'Outaouais (CIDSO) avaient tenu une conférence de presse commune devant la Maison du citoyen pour réclamer un report. Leur demande est restée lettre morte : la Ville se disait ouverte à poursuivre les discussions, mais maintenait sa décision.
La mairesse Maude Marquis-Bissonnette assure que la décision a été prise en concertation avec les organismes et qu'un plan a été établi pour chaque personne déplacée. Il ne faut pas, a-t-elle dit, laisser une situation temporaire devenir permanente, mais accompagner progressivement les gens vers les services, le logement et, ultimement, une sortie de la rue.
Un règlement vieux de plus d'un an, un sursis, puis l'échéance
Le calendrier éclaire la frustration des deux camps. Radio-Canada indiquait en juillet que le règlement, adopté en juin 2025, fait de toute roulotte ou véhicule récréatif sur un terrain municipal une infraction. La Ville avait alors évalué à 14 le nombre de roulottes installées hors du site Guertin et visées par la mesure. Des avis ont été envoyés dès juillet, avec une date limite fixée au 15 septembre.
Cette échéance n'a pas tenu. Selon 104.7 Outaouais, la Ville a d'abord annoncé le 15 septembre avant de repousser l'opération au 3 novembre. Le conseiller municipal Marc Carrière avait d'ailleurs déploré avoir appris ce report par les médias plutôt que par l'administration.
Au fil des semaines, le nombre de personnes concernées a fondu. Le Droit parlait lundi d'une dizaine de roulottes au Lac-Leamy ; mardi, six seulement ont été déplacées. Le CRIO estime à un peu plus d'une dizaine le nombre de personnes visées par l'opération dans l'ensemble de la ville.
L'argument de la Ville : rapprocher les gens des services
La commissaire à la lutte à l'itinérance et conseillère du district de Lucerne, Sonia Ben-Arfa, défend une logique d'accès aux services. Au Lac-Leamy, a-t-elle expliqué, il n'y a pas d'accès à l'eau en tout temps, ni douche ni toilette, alors que le site Guertin offre un grand centre de services de proximité. Regrouper les personnes permettrait selon elle une meilleure vigie de leur sécurité et de leur santé, et de les insérer dans un continuum menant au logement.
Elle reconnaît toutefois les limites de la formule. « Jamais, au grand jamais, je vais dire qu'être à Guertin, c'est bien, que c'est une réussite », a-t-elle déclaré au Droit, ajoutant que l'itinérance est un échec collectif. La mairesse avait pour sa part avancé en juillet que plusieurs occupants de roulottes évitent Guertin à cause des règles de vie qui y prévalent.
On comprend l'intention : un campement isolé dans un stationnement, sans eau courante, à l'approche des grands froids, n'est pas un milieu de vie défendable. Reste à savoir si le déplacer vers un site déjà saturé règle le problème ou le déplace simplement.
Le reproche central : « la ghettoïsation de l'itinérance »
Les organismes ne contestent pas tous le principe d'un encadrement. Annie Castonguay, de Réhabex, disait en juillet être d'accord sur le fond, tout en jugeant le délai très court : deux mois, alors qu'une démarche pour un logement à l'Office municipal d'habitation peut prendre bien plus de temps.
C'est surtout la concentration qui inquiète. « Tout est au même endroit. Ça commence à ressembler un peu à la ghettoïsation de l'itinérance », a lancé le coordonnateur du CRIO, Alexandre Gallant. Il demande plus d'un terrain toléré et souhaite qu'un nouvel emplacement soit identifié avant de déplacer qui que ce soit. À ses yeux, la Ville n'a pas respecté l'ordre logique des choses.
Le Droit rapporte aussi un argument de droit : M. Gallant rappelle que le Bureau du défenseur fédéral du logement a publié des lignes directrices pour les municipalités, selon lesquelles le démantèlement d'un campement doit rester une option de dernier recours, et qu'on ne peut envoyer quelqu'un vers une situation pire que celle qu'il quitte. Une lettre ouverte publiée mardi dans Le Droit, signée par la chercheuse Sara Lambert, la professeure Dahlia Namian et 71 autres personnes, va dans le même sens et demande de suspendre l'opération. Les signataires y soutiennent que contraindre des gens à accepter des services sous la menace d'un déplacement relève du contrôle plutôt que de l'aide.
Des témoignages qui expliquent la méfiance
Sur le terrain, les craintes se précisent. Éric, l'un des occupants relocalisés, a confié au Droit qu'il aurait préféré passer l'hiver au Lac-Leamy. Il dit avoir été volé à trois reprises lors d'un séjour sous tente près du Gîte Ami l'été dernier.
Un autre résident, Dale, que la Ville avait déjà fait remorquer vers le Lac-Leamy depuis un autre secteur, affirme avoir été menacé à son arrivée au site Guertin. La visite de la police pour s'assurer de son état l'a fait passer, dit-il, pour un délateur auprès de ses voisins. Il se décrit comme prisonnier de sa roulotte. Ses propos sont ceux d'une personne concernée et n'ont pas été vérifiés de façon indépendante, mais ils illustrent le type de risques que soulèvent les intervenants.
Pour M. Gallant, l'hiver aggrave l'équation : celles et ceux qui perdent leur roulotte pourraient se retrouver sous une tente, impossible à chauffer efficacement.
Un revirement par rapport à la politique des dernières années
L'épisode s'inscrit dans un tournant. Le portrait de l'itinérance publié par la Ville rappelle qu'à l'été 2023, face au nombre croissant de tentes et de roulottes, Gatineau avait annoncé qu'elle tolérerait le campement dans le stationnement de l'aréna Guertin, mettant fin aux démantèlements. Le même document note que, dès 2020, le CRIO plaidait pour plus d'une zone de tolérance afin d'éviter les ghettos et les cohabitations non désirées.
Le portrait de la Ville va plus loin : après l'expérience, les intervenants jugent la concentration trop importante, voire invivable par moments, et préconisent trois sites, soit Guertin, un autre dans le secteur Hull et un à Gatineau. Le CRIO estimait aussi que l'on pouvait compter entre 330 et 420 personnes sans-abri ou hébergées dans des lieux impropres à l'habitation. En 2024, le maire d'alors, Daniel Champagne, avait maintenu la tolérance « pour le moment ». Elle s'arrête aujourd'hui pour les roulottes situées ailleurs qu'à Guertin.
La Ville a toutefois fait des gestes : Sonia Ben-Arfa dit que l'administration analyse la possibilité d'un deuxième lieu, qui ne serait pas dans le secteur Hull. Elle prévoit aussi un bilan avec les acteurs du milieu pour revoir certaines façons de faire. Aucun site n'a cependant été annoncé.
Ce que montre Guertin, pour le meilleur et pour le pire
Le site n'est pas qu'un campement. Selon La Presse, le village Transitiôn, ouvert en 2024, compte une quarantaine de conteneurs aménagés et accueille quelque 90 résidants. Le projet a coûté 7,5 millions de dollars, avec un prêt privé de 2,2 millions de l'entreprise Devcore et un investissement municipal de 1,5 million au démarrage. Le modèle intéresse d'autres villes, mais La Presse relevait aussi qu'à l'extérieur de la clôture subsiste un campement de fortune, où certaines personnes ont installé leur propre roulotte. C'est précisément cette zone grise, entre le dispositif encadré et le campement, que la Ville cherche à réorganiser.
Ailleurs sur le territoire, la réalité est plus diffuse. Selon Annie Castonguay, de Réhabex, les intervenants découvrent de nouveaux campements chaque semaine depuis juillet, y compris à Buckingham. M. Gallant redoute que la Ville s'attaque ensuite aux tentes, qu'il voit déjà dans la mire du règlement, et que tous les sans-logis finissent par être dirigés vers Guertin, un site qui ne pourrait pas tous les accueillir.
Ce qui reste à surveiller
Trois questions demeurent ouvertes. D'abord, l'hiver : la Ville a présenté un plan hivernal comprenant deux centres de proximité, dont un dans le Vieux-Gatineau, mais le CRIO s'interroge sur le reste du territoire. Ensuite, la capacité de Guertin à absorber de nouveaux arrivants sans tensions accrues. Enfin, l'issue de la réflexion sur un second site, que les organismes réclament depuis des années.
Au fond, le débat dépasse les six roulottes du Lac-Leamy. Gatineau tranche entre deux philosophies : encadrer et regrouper pour mieux accompagner, ou disperser et tolérer pour préserver les repères des personnes. Les deux camps s'entendent sur un point que résume le CRIO : sans logements abordables en nombre suffisant, tout déplacement reste un pis-aller. Les prochaines semaines diront si la promesse d'un accompagnement individualisé tient devant le froid.
