Le Brésil, plus grande démocratie d'Amérique latine, choisit son prochain président dans un climat où la politique intérieure et la relation avec Washington sont devenues indissociables. La BBC résume ainsi l'enjeu : le camp de Luiz Inácio Lula da Silva et celui de Jair Bolsonaro s'affrontent sur la souveraineté, la sécurité et les liens avec les États-Unis. Le gouvernement brésilien accuse désormais ouvertement l'administration Trump d'ingérence électorale. Pour comprendre cette accusation, il faut remonter à l'été 2025, lorsque le sort judiciaire d'un ancien président est devenu une affaire diplomatique.
Un différend né autour du procès Bolsonaro
Jair Bolsonaro a perdu de justesse la présidentielle de 2022 face à Lula. Il a ensuite été poursuivi devant la Cour suprême fédérale pour sa participation présumée à un projet de coup d'État visant à empêcher le retour au pouvoir de son adversaire. Le 8 janvier 2023, des milliers de ses partisans avaient saccagé les sièges des trois pouvoirs à Brasília. En septembre 2025, la Cour l'a reconnu coupable et l'a condamné à une lourde peine de prison. Il était déjà inéligible en raison d'une décision antérieure de la justice électorale.
Pour Donald Trump, ce procès relevait d'une « chasse aux sorcières ». Le président américain a fait de cette lecture un argument de politique étrangère. En juillet 2025, Washington a annoncé des droits de douane de 50 % sur une large part des importations brésiliennes. Fait inhabituel, la Maison-Blanche justifiait explicitement ces tarifs par le traitement réservé à Bolsonaro, et non par un déséquilibre commercial. Les États-Unis affichent d'ailleurs un excédent commercial avec le Brésil.
Les mesures ne se sont pas arrêtées au commerce. Le département d'État a révoqué les visas de plusieurs magistrats brésiliens. Le Trésor américain a aussi sanctionné le juge Alexandre de Moraes, chargé du dossier Bolsonaro à la Cour suprême, en vertu de la loi Magnitsky. Ce dispositif vise habituellement les auteurs de graves violations des droits de la personne ou les dirigeants corrompus. Washington a également ouvert une enquête commerciale qui visait notamment Pix, le système de paiement instantané public très populaire au Brésil, et la régulation des grandes plateformes numériques par les tribunaux brésiliens.
Pourquoi Brasília parle d'ingérence
Aux yeux du gouvernement Lula, ces décisions forment un ensemble cohérent. Il s'agirait d'une tentative d'influencer à la fois une procédure judiciaire en cours et l'équilibre politique d'un pays souverain. Trois éléments nourrissent cette lecture.
Le premier est le lien explicite entre sanctions et politique intérieure. En conditionnant des mesures économiques au sort d'un dirigeant de l'opposition, Washington a, selon Brasília, franchi la frontière entre la diplomatie et l'intervention dans les affaires d'un autre État.
Le deuxième tient au rôle de la famille Bolsonaro. Le député Eduardo Bolsonaro, fils de l'ancien président, s'est installé aux États-Unis en 2025. Il y a mené une campagne active auprès de l'entourage de Donald Trump pour obtenir des sanctions contre les juges brésiliens. La justice brésilienne l'a mis en accusation pour coercition dans le cadre d'une procédure judiciaire. Pour le gouvernement, un acteur de la politique nationale a donc sollicité une puissance étrangère afin de peser sur les institutions de son propre pays.
Le troisième élément est le calendrier. À mesure que l'élection approchait, chaque signal envoyé par Washington en faveur du camp conservateur a été interprété à Brasília comme un message adressé aux électeurs. C'est sur ce terrain que l'accusation d'ingérence électorale prend tout son sens, selon la présentation qu'en fait la BBC.
La souveraineté, argument de campagne
Paradoxalement, la pression américaine a d'abord profité à Lula. Face aux tarifs, le président a choisi la fermeté. Il a dénoncé une atteinte à la souveraineté nationale et défendu l'indépendance de la justice brésilienne. Les sondages publiés au second semestre 2025 ont montré un regain de popularité pour un dirigeant qui peinait jusque-là à convaincre sur l'économie et l'inflation.
Le thème de la souveraineté est devenu un pilier du discours gouvernemental. Il permet à Lula de se présenter comme le défenseur des institutions démocratiques face à une opposition accusée de s'aligner sur une puissance étrangère. Le camp Bolsonaro défend une lecture inverse. Il se dit victime d'une persécution judiciaire et présente le rapprochement avec Washington comme un choix stratégique, notamment en matière de sécurité publique et de lutte contre le crime organisé, une préoccupation majeure pour de nombreux électeurs brésiliens.
La relation n'a pourtant pas été uniformément conflictuelle. À l'automne 2025, Donald Trump et Lula se sont rencontrés en marge d'un sommet régional en Asie. Washington a ensuite levé une partie des tarifs, notamment sur certains produits alimentaires comme le bœuf et le café, dont les prix pesaient sur les consommateurs américains. Ce dégel partiel n'a toutefois pas effacé les sanctions visant les magistrats, ni la méfiance de fond entre les deux capitales.
Un précédent régional qui inquiète
L'accusation brésilienne s'inscrit dans un contexte plus large. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, Washington n'hésite plus à afficher ses préférences dans les scrutins étrangers. En Argentine, à l'automne 2025, l'administration américaine a lié un vaste soutien financier au gouvernement de Javier Milei aux résultats des élections de mi-mandat. Le président américain avait laissé entendre que l'aide dépendrait de la victoire de son allié. Au Honduras, quelques semaines plus tard, Donald Trump a publiquement appuyé un candidat conservateur à la présidentielle.
Ces épisodes rappellent une longue histoire de tensions en Amérique latine, où l'influence américaine sur les gouvernements de la région reste un sujet sensible. Au Brésil, la mémoire du coup d'État militaire de 1964, appuyé à l'époque par Washington, demeure présente dans le débat public. Le contraste avec 2022 est également frappant. Lors du précédent scrutin, l'administration Biden avait multiplié les signaux en faveur du respect des résultats, ce qui avait contribué à isoler les contestataires. Quatre ans plus tard, le message venu de Washington est perçu comme favorable à l'un des camps.
Ce qui se joue au-delà du scrutin
L'enjeu dépasse la seule élection présidentielle. Le Brésil est la première économie d'Amérique du Sud et un membre fondateur des BRICS. Il est aussi un acteur central des négociations climatiques, ce qu'il a confirmé en accueillant la COP30 à Belém en novembre 2025. La manière dont il gère sa relation avec les États-Unis influence l'équilibre entre Washington et Pékin, devenu le premier partenaire commercial du pays.
Une victoire de Lula consoliderait une ligne d'autonomie stratégique, déjà marquée par le rapprochement avec la Chine et la diversification des partenaires commerciaux. Un retour au pouvoir du camp bolsonariste pourrait au contraire ouvrir une phase d'alignement plus étroit avec Washington. Il relancerait aussi le débat sur une amnistie des personnes condamnées pour les événements de janvier 2023, y compris l'ancien président.
Une autre question se posera, quel que soit le vainqueur : l'acceptation des résultats. En 2022, les attaques contre le système de vote électronique avaient alimenté la contestation. Si un camp estime que l'élection s'est jouée sous influence étrangère, ou au contraire sous la pression d'une justice jugée partiale, la période post-électorale pourrait s'avérer aussi délicate que la campagne elle-même.
L'affrontement entre Brasília et Washington illustre ainsi une tendance de fond. Les instruments économiques et judiciaires de la puissance américaine, comme les tarifs, les sanctions financières et les restrictions de visas, servent de plus en plus ouvertement à des fins politiques. Pour le Brésil, l'accusation d'ingérence ne vise pas seulement un président étranger : elle pose la question de la capacité d'une démocratie à juger ses propres dirigeants sans subir de pression extérieure.
