Culture

Le Festival du film de la mer Rouge saute une année : un trou de plusieurs mois dans l'agenda du cinéma arabe

Jeddah annule son édition 2026 et promet un retour en 2027 avec une « vision renouvelée ». Pour les cinéastes arabes et les vendeurs internationaux, c'est un guichet de financement et un marché qui disparaissent d'un coup.

Le Festival du film de la mer Rouge saute une année : un trou de plusieurs mois dans l'agenda du cinéma arabe

Il y a des annulations qui ne font qu'un communiqué de trois paragraphes et qui, pourtant, réorganisent une année entière de travail pour des centaines de professionnels. Celle du Festival international du film de la mer Rouge est de cette espèce.

L'événement saoudien, qui devait tenir sa sixième édition du 3 au 12 décembre 2026 à Jeddah, a fait savoir qu'il ne se tiendrait pas. Selon Variety, qui a rapporté la nouvelle, l'organisation annonce un retour au quatrième trimestre de 2027, avec une « vision renouvelée » et une programmation qui continuera de « célébrer le cinéma ». Aucune explication détaillée n'a accompagné la décision, aucun chiffre, aucun calendrier précis. Le plus important rendez-vous cinématographique et professionnel du monde arabe se met simplement sur pause pendant une année et des mois.

Cinq éditions pour s'imposer, une pause pour inquiéter

Pour comprendre l'onde de choc, il faut se rappeler d'où vient ce festival. L'Arabie saoudite n'avait plus de salles de cinéma pendant environ trente-cinq ans, jusqu'à la levée de l'interdiction en 2018. Trois ans plus tard, en décembre 2021, la première édition du festival de la mer Rouge se déployait dans les maisons de pierre de corail et les balcons de bois ouvragé d'Al-Balad, le quartier historique de Jeddah inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO. Le contraste était spectaculaire : un tapis rouge, des vedettes internationales et des projections dans une vieille ville en pleine restauration.

En cinq éditions seulement, l'événement a bâti ce que plusieurs festivals mettent des décennies à consolider : une compétition dotée (les prix Yusr), un jury présidé par des cinéastes de premier plan — Oliver Stone, Baz Luhrmann ou Spike Lee ont occupé le fauteuil au fil des ans —, un marché, le Red Sea Souk, et surtout un guichet de financement, le Red Sea Fund, doublé de laboratoires de développement pour les projets arabes, africains et asiatiques.

C'est ce dernier volet qui compte le plus pour l'écosystème. Des films soutenus par le fonds se sont retrouvés à Cannes, Venise ou Berlin, de « Goodbye Julia » du Soudanais Mohamed Kordofani à des titres tunisiens, marocains ou saoudiens comme « Norah », premier long métrage saoudien sélectionné dans la programmation officielle cannoise. Dans une région où l'argent public du cinéma est rare, fragmenté et souvent politiquement contraint, un guichet doté, rapide et régulier change concrètement la carte des possibles.

Et le festival avait aussi une autre fonction, moins glamour : il servait de point de rencontre. À Jeddah, un producteur égyptien croisait un distributeur du Golfe, un vendeur international basé à Paris et un diffuseur de plateforme régionale. Ce type de carrefour ne se remplace pas par des courriels.

Le souvenir de Dubaï

Dans le milieu, l'annonce a immédiatement réveillé un précédent : la disparition du Festival international du film de Dubaï, qui a cessé après quatorze éditions en 2018, après avoir été, pendant des années, la vitrine du cinéma arabe et la porte d'entrée des ventes internationales dans la région. Le Festival du film d'Abou Dhabi, lui, avait déjà été interrompu en 2015. Le message retenu à l'époque : dans le Golfe, un festival dépend presque entièrement d'une volonté institutionnelle et d'une ligne budgétaire. Quand la priorité stratégique bouge, l'événement bouge avec elle.

La mer Rouge avait précisément comblé ce vide. Sa mise en pause, même annoncée comme temporaire, rouvre la question de la fragilité structurelle des grands rendez-vous financés par l'État dans la région — d'autant que le communiqué parle de « vision renouvelée », formule qui laisse entendre une refonte plus profonde qu'un simple report logistique.

Ce que perdent les vendeurs et les cinéastes

Pour les agents de ventes internationaux, décembre était devenu un créneau utile. Jeddah arrivait après les grands marchés de l'automne et avant le Marché du film européen de Berlin, à un moment où l'on peut encore vendre des droits pour la région Moyen-Orient–Afrique du Nord et tester des titres devant un public arabe. L'Arabie saoudite est aussi devenue, depuis la réouverture des salles, le premier marché du monde arabe en recettes de guichet : y présenter un film, c'est parler directement aux acheteurs du territoire le plus lucratif de la zone.

Pour les cinéastes, la perte est plus brutale encore. Un festival annulé, c'est une première mondiale à replacer, un calendrier de postproduction à revoir, parfois des obligations contractuelles envers des coproducteurs. Et si les appels à projets du fonds sont eux aussi suspendus le temps de la refonte, ce sont des films en développement qui perdent une partie de leur plan de financement. Les alternatives existent — le Festival international du film du Caire, le plus ancien de la région, celui de Marrakech, El Gouna en Égypte, les Journées cinématographiques de Carthage en Tunisie, Amman en Jordanie, ou encore les programmes du Doha Film Institute avec Qumra — mais aucune ne cumule, à elle seule, l'ampleur du marché, la dotation du fonds et la force d'attraction médiatique que Jeddah avait réunies.

Une stratégie audiovisuelle saoudienne en recomposition

La pause ne se lit pas correctement si on l'isole. Le cinéma fait partie de Vision 2030, le programme de diversification économique du royaume : commission du film, incitatifs fiscaux avec un remboursement pouvant atteindre 40 % des dépenses de production, studios en construction, ambition affichée de faire du pays un pôle de tournage régional. Mais cet appareil s'est densifié et, avec lui, les centres de pouvoir : autorité générale du divertissement, commission du film, fondation de la mer Rouge, véhicules d'investissement adossés au fonds souverain, sans oublier les initiatives très médiatisées de Turki Alalshikh dans la production internationale. Quand plusieurs acteurs publics poursuivent des objectifs voisins avec des budgets concurrents, les rationalisations arrivent tôt ou tard.

S'ajoute un contexte financier moins euphorique : la baisse des prix du pétrole et le recalibrage de plusieurs mégaprojets ont conduit le royaume à hiérarchiser ses dépenses, et le secteur culturel n'y échappe pas. La fondation a par ailleurs connu des changements de direction ces dernières années, le départ de son directeur général Mohammed Al Turki — visage public du festival auprès de Hollywood — ayant marqué la fin d'un cycle très centré sur la conquête de vedettes.

Le contraste avec d'autres stratégies publiques est instructif. À Saint-Sébastien, le ministre espagnol Óscar López réaffirmait justement, selon Variety, la continuité du soutien de Madrid à son industrie audiovisuelle via le fonds Spain Crece. Là où l'Espagne mise sur la prévisibilité pluriannuelle d'un dispositif, le modèle saoudien a misé sur la vitesse et l'effet d'annonce — méthode efficace pour exister en cinq ans, plus vulnérable dès que la trajectoire budgétaire ou politique se modifie.

Le procès du soft power ne disparaît pas

Il faut aussi rappeler que le festival n'a jamais fait l'unanimité. Des organisations de défense des droits de la personne ont régulièrement dénoncé un exercice de communication destiné à polir l'image du royaume après l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi et malgré l'emprisonnement de militantes et de critiques. Plusieurs professionnels ont choisi d'y aller en assumant le débat, arguant que le fonds soutenait des films arabes que personne d'autre ne finançait, y compris des œuvres traitant de sujets sensibles. La pause ne règle rien de cette tension : elle la reporte, et la « vision renouvelée » de 2027 sera scrutée précisément sur ce terrain, à savoir si la sélection conserve la marge d'audace qui avait sur