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Malouines : pourquoi Milei rouvre à l'ONU un dossier que Londres refuse de discuter

À la tribune de l'Assemblée générale, le président argentin a redit que les îles Malouines sont « une cause nationale ». Une revendication vieille de près de deux siècles, et un blocage diplomatique total.

Malouines : pourquoi Milei rouvre à l'ONU un dossier que Londres refuse de discuter

La phrase a été brève, mais elle n'a rien d'anodin. Devant l'Assemblée générale des Nations unies, à New York, le président argentin Javier Milei a réaffirmé la revendication de son pays sur les îles Malouines — Falkland Islands pour Londres — en des termes sans ambiguïté : pour l'Argentine, a-t-il dit en substance, il s'agit d'« une cause nationale ». Le quotidien espagnol El País, qui suivait la session en direct, a relevé que le chef de l'État avait ainsi « ressuscité » un conflit que beaucoup croyaient relégué au rang de rituel diplomatique.

Rituel, il l'est en partie. Chaque année ou presque, un président argentin monte à la tribune onusienne pour rappeler la même exigence : que le Royaume-Uni accepte de négocier la souveraineté de cet archipel de l'Atlantique Sud, situé à environ 500 kilomètres des côtes de la Patagonie et à plus de 12 000 kilomètres de Londres. Et chaque année ou presque, le gouvernement britannique répond par la même formule : il n'y a rien à négocier tant que les habitants des îles n'en expriment pas le souhait.

Une revendication inscrite dans la Constitution

Ce qui distingue le dossier des Malouines de bien d'autres différends territoriaux, c'est son degré d'institutionnalisation en Argentine. La réforme constitutionnelle de 1994 a inscrit noir sur blanc, dans une disposition transitoire, que la récupération des îles Malouines, de la Géorgie du Sud, des Sandwich du Sud et des espaces maritimes correspondants constitue un objectif permanent et inaliénable du peuple argentin, à poursuivre par des moyens conformes au droit international et dans le respect du mode de vie des habitants.

Autrement dit, aucun président argentin, quelle que soit sa couleur politique, ne peut abandonner la revendication sans violer la loi fondamentale. C'est vrai des péronistes comme des libéraux, de Cristina Fernández de Kirchner comme de Mauricio Macri, et cela vaut aussi pour Javier Milei, dont le programme économique est pourtant à l'opposé de celui de ses prédécesseurs de centre gauche.

L'origine du litige remonte à 1833, lorsque la Royal Navy expulse les autorités argentines installées à Puerto Soledad. Buenos Aires soutient avoir hérité des droits espagnols sur l'archipel au moment de son indépendance et dénonce une occupation par la force. Londres invoque, elle, une occupation continue et pacifique depuis près de deux siècles, ainsi que le droit à l'autodétermination des insulaires.

Le verrou de 1982 et celui de 2013

Deux dates ont figé le dossier. La première est 1982 : la junte militaire du général Leopoldo Galtieri, aux abois sur le plan intérieur, lance le 2 avril une opération de débarquement. Margaret Thatcher envoie une force navale. La guerre dure 74 jours et fait environ 649 morts argentins, 255 morts britanniques et trois victimes civiles insulaires. La défaite précipite la chute de la dictature et ouvre la voie au retour de la démocratie en Argentine — un paradoxe qui explique en partie la charge émotionnelle du sujet.

La seconde date est 2013. Les habitants des îles organisent un référendum : à une participation supérieure à 90 %, plus de 99 % d'entre eux se prononcent pour le maintien du statut de territoire britannique d'outre-mer. Trois électeurs seulement votent contre. Londres brandit depuis ce scrutin comme une réponse définitive. Buenos Aires le considère comme nul et non avenu, au motif que la population actuelle — environ 3 600 personnes — descendrait de colons implantés après l'expulsion de 1833 et ne constituerait donc pas un « peuple colonisé » au sens du droit de la décolonisation.

C'est tout le nœud juridique. Le Comité spécial de la décolonisation de l'ONU, dit Comité des 24, adopte chaque année un texte invitant les deux gouvernements à reprendre les négociations. La résolution 2065 de l'Assemblée générale, adoptée en 1965, avait déjà reconnu l'existence d'un « différend de souveraineté » et appelé au dialogue. Mais ces textes n'ont aucune force contraignante, et le Royaume-Uni, membre permanent du Conseil de sécurité, n'a aucune raison de bouger.

Un allié idéologique, un adversaire diplomatique

Le cas de Javier Milei est singulier. Le président argentin a plusieurs fois exprimé son admiration pour Margaret Thatcher, ce qui lui a valu de vives critiques chez les vétérans de la guerre et dans l'opposition péroniste. Il a aussi affirmé vouloir récupérer les îles exclusivement par la voie diplomatique, évoquant un processus de long terme et citant parfois le précédent de Hong Kong — comparaison que Londres rejette, les deux situations juridiques n'ayant rien de commun, puisque le bail sur les Nouveaux Territoires avait une échéance contractuelle.

Sur le terrain, l'exécutif argentin a plutôt cherché la détente : discussions sur les vols vers l'archipel, poursuite du programme humanitaire d'identification des soldats argentins enterrés sans nom au cimetière de Darwin, mené avec le Comité international de la Croix-Rouge. Mais la détente a ses limites. Lorsque le ministre britannique des Affaires étrangères de l'époque, David Cameron, s'est rendu dans les îles en 2024, il a déclaré sans détour que la question de la souveraineté n'était pas ouverte. Les médias argentins, de Clarín à La Nación, y ont vu une gifle diplomatique.

Pourquoi le sujet ne meurt jamais

Il y a d'abord la dimension symbolique. Les Malouines sont l'un des rares points de consensus quasi total dans une société politique argentine profondément polarisée. Les cartes officielles, les manuels scolaires, les panneaux routiers, les monuments dans presque chaque ville rappellent la revendication. Un dirigeant qui l'abandonnerait paierait un prix politique immédiat ; un dirigeant qui la martèle à l'ONU obtient, à peu de frais, une image de défenseur de la nation. Pour un président confronté à une thérapie de choc économique, à la désindexation des retraites et à des tensions sociales, la carte est commode.

Il y a ensuite la dimension matérielle, souvent sous-estimée. La zone économique autour des îles est l'une des plus riches de l'Atlantique Sud en calmars et en poissons ; les licences de pêche vendues par le gouvernement des îles constituent l'essentiel de leurs recettes publiques et expliquent un PIB par habitant très élevé. S'y ajoute le projet pétrolier offshore de Sea Lion, au nord de l'archipel, dont le développement a franchi des étapes décisives ces dernières années et que Buenos Aires conteste systématiquement, menaçant de poursuites les entreprises impliquées. Enfin, l'archipel offre une position stratégique vers l'Antarctique, où l'Argentine, le Royaume-Uni et le Chili maintiennent des revendications qui se chevauchent, gelées par le Traité sur l'Antarctique.

Il y a enfin la dimension militaire. La base de Mount Pleasant, inaugurée après la guerre, abrite une garnison britannique permanente, des avions de combat et des moyens de défense aérienne. Elle rend toute option non diplomatique irréaliste, et le budget de défense argentin, très diminué, ne permet plus de rêver à un rapport de force.

Un blocage sans horizon

Les soutiens régionaux ne manquent pas à l'Argentine : le Mercosur, la Celac et de nombreux pays d'Amérique latine appuient l'appel au dialogue, et des gouvernements aussi divers que ceux du Brésil, du Chili ou de l'Uruguay reprennent régulièrement la formule onusienne. Mais aucun de ces appuis ne modifie l'équation : sans consentement britannique, aucune négociation ; sans changement d'avis des insulaires, aucun consentement britannique.

La nouveauté, si nouveauté il y a, tient au décalage entre le discours et la pratique. Javier Milei entretient d'excellentes relations avec Washington et cherche des accords commerciaux avec l'Europe et le Royaume-Uni ; il a besoin de capitaux, de crédits et de débouchés. Réaffirmer une « cause nationale » à la tribune de l'ONU tout en négociant par ailleurs des vols, des accords sanitaires et des investissements relève d'un exercice d'équilibriste bien connu à Buenos Aires : parler fort pour l'opinion intérieure, agir doucement à l'extérieur.

De ce point de vue, la sortie new-yorkaise du président argentin ne rouvre pas vraiment un conflit. Elle rappelle surtout qu'il n'a jamais été refermé, et qu'aucun des trois acteurs — Buenos Aires, Londres et les 3 600 habitants des îles — n'a aujourd'hui le moindre intérêt à céder.