Dix ans, presque jour pour jour, après la disparition de Jacques Choquette, la justice reprend là où elle s'était arrêtée. Le deuxième procès de Stéphane Blanchard, accusé du meurtre de cet entrepreneur de Granby, s'amorcera le 9 novembre au palais de justice de Sherbrooke, selon Radio-Canada. Un dossier criminel qui s'est joué en Estrie, de la campagne d'Eastman aux bois de Stukely, et qui revient hanter une famille que l'on croyait avoir commencé à apaiser.
Un crime commis dans un rang isolé d'Eastman
Les faits remontent au 3 novembre 2016. Selon La Voix de l'Est, Jacques Choquette, 51 ans, a été tué d'une balle de carabine tirée par l'accusé alors qu'il se rendait à un rendez-vous sur un rang isolé d'Eastman, en Estrie, en compagnie d'un ami commun. D'après le quotidien, une dette serait à l'origine du différend entre cet ami et la victime, que Stéphane Blanchard ne connaissait pas.
La voiture et le corps avaient ensuite été brûlés. Radio-Canada rappelle que la victime a été portée disparue dès le 3 novembre 2016 et que ses restes n'ont été retrouvés que plus de deux ans plus tard, dans le secteur de Stukely. Selon La Tribune, ce sont les aveux de l'un des trois hommes accusés, un mois après son arrestation, qui ont permis aux policiers de localiser les ossements.
Trois hommes ont été poursuivis, dans trois dossiers distincts. Selon Le Quotidien, le troisième accusé, Mathieu Valade-Williams, a plaidé coupable à une accusation réduite de complicité après le fait et a écopé de six ans de pénitencier. Daniel Giroux, présenté par la preuve comme celui qui aurait commandé le crime, a été condamné à la prison à vie.
Deux versions qui s'affrontent depuis 2020
Le premier procès de Stéphane Blanchard s'est déroulé à Granby, en novembre 2020. L'enjeu était simple à formuler, mais délicat à trancher : s'agissait-il d'une exécution planifiée ou d'un coup de feu parti trop vite?
Selon La Tribune, l'accusé avait avoué en 2018, lors de son interrogatoire policier, avoir accepté de tuer la victime contre 5000 $ de marijuana, qu'il a ensuite dû écouler lui-même. À son procès, il a changé de version : il a soutenu qu'il voulait seulement faire peur à Jacques Choquette en tirant à côté de lui. Il visait ainsi, d'après La Voix de l'Est, un verdict d'homicide involontaire.
La poursuite, elle, a plaidé que tout était prévu. Selon Le Quotidien, la procureure Émilie Baril-Côté a affirmé que Stéphane Blanchard avait été désigné parce qu'il possédait des armes à feu. Le jury, composé d'une femme et de 11 hommes, a rejeté la thèse de la défense. Selon La Voix de l'Est, l'accusé a été reconnu coupable de meurtre prémédité et de complot pour meurtre, ce qui entraîne automatiquement la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans.
Une précision s'impose : dans son article du 4 novembre, Radio-Canada mentionne un meurtre au second degré, alors que les comptes rendus de La Voix de l'Est et de La Tribune, publiés au moment du verdict, parlent de meurtre prémédité. Cet écart de qualification n'est pas anodin sur le plan juridique, et il faudra voir comment les accusations seront formulées devant le nouveau jury.
Ce que la Cour d'appel a reproché au juge
Le verdict de 2020 n'a pas tenu. En janvier 2025, selon Radio-Canada, la Cour d'appel du Québec a ordonné un deuxième procès en raison d'erreurs commises par le juge André Vincent, de la Cour supérieure. Le tribunal a estimé que plusieurs erreurs de droit avaient, au bout du compte, rompu l'équilibre du procès.
Selon La Voix de l'Est, les juges Geneviève Marcotte, Guy Cournoyer et Peter Kalichman ont relevé que les directives finales au jury sur le doute raisonnable et l'évaluation du témoignage de l'accusé étaient fautives. Le juge aurait notamment omis de préciser que le témoignage de l'accusé, même rejeté, peut susciter un doute raisonnable. C'est un principe de base du droit criminel canadien : un jury n'a pas à croire l'accusé pour avoir un doute.
La Cour d'appel a aussi critiqué l'usage de questions rhétoriques par le magistrat. Dans l'arrêt cité par Radio-Canada, ces questions risquent de devenir une manière subtile de dénigrer la défense et peuvent donner la nette impression que le juge prend fait et cause pour le poursuivant. Radio-Canada ajoute que l'omission de clarifier une question importante soulevée par le jury a été jugée fatale.
Il ne s'agit donc pas d'un doute sur la preuve elle-même, mais sur la façon dont le jury a été guidé. Le sort du dossier de Daniel Giroux le confirme : selon Le Quotidien, la même Cour d'appel a refusé quelques jours plus tard d'ordonner un nouveau procès pour ce dernier. Elle a conclu que les verdicts s'appuyaient sur la preuve et que les directives du juge du procès avaient été adéquates dans ce dossier.
Une famille ramenée en arrière
Pour les proches de la victime, la décision de 2025 a été un choc. Selon La Voix de l'Est, Robert Choquette, le frère de Jacques, avait parlé d'une grande déception, pour lui et pour la famille. Il disait que les choses allaient un peu mieux avec le temps et que cette décision les replongeait dans de mauvais souvenirs. On leur avait dit de ne pas s'inquiéter, que la cause était bonne en leur faveur.
La famille avait suivi le premier procès de bout en bout. En 2020, le frère de la victime avait confié au quotidien que le verdict lui apportait un début de paix, tout en précisant que ce ne serait jamais complet. Il devra maintenant revivre les audiences et, vraisemblablement, réentendre la preuve, y compris les aveux filmés de 2018 et la version contradictoire livrée en cour.
La réaction de M. Choquette à la décision visant Daniel Giroux, rapportée par Le Quotidien, montre ce que représente chaque étape judiciaire pour les proches : un soulagement, parce que, selon lui, Giroux était l'instigateur.
Ce qui change pour ce deuxième procès
Plusieurs éléments diffèrent de 2020. Le lieu d'abord : le premier procès s'était tenu à Granby, le second aura lieu à Sherbrooke. Selon Radio-Canada, la procureure aux poursuites criminelles et pénales attitrée au dossier est de nouveau Me Émilie Baril-Côté, tandis que l'accusé est représenté par Me Benoit Demchuck.
Le calendrier a aussi bougé. En janvier 2025, La Voix de l'Est annonçait un procès prévu à partir du 9 mars 2026, pour un mois, avec une autre équipe de défense et une autre procureure. Il s'ouvre finalement en novembre, avec des avocats différents de ceux alors annoncés. Les raisons de ces changements ne sont pas précisées dans les articles consultés.
Surtout, un nouveau jury devra être constitué et recevoir des directives que la Cour d'appel jugerait conformes. Le jury de 2020 avait rejeté la thèse de l'homicide involontaire, mais l'appel porte justement sur la qualité des explications qu'il avait reçues pour en juger. Trois issues restent donc possibles : une nouvelle condamnation pour meurtre, un verdict d'homicide involontaire, ou un acquittement, bien que ce dernier paraisse peu probable au vu des aveux de 2018, que la défense devra tenter de réinterpréter.
Pourquoi ce dossier compte
Au-delà du drame humain, l'affaire illustre un mécanisme essentiel du système judiciaire canadien : les directives au jury. Dans un procès devant jury, c'est le juge qui explique aux jurés comment appliquer la loi, notamment le fardeau de la preuve et le doute raisonnable. Une erreur à ce stade peut suffire à faire annuler un verdict, même quand la preuve est jugée solide. Les jurés n'ont aucun moyen de corriger ces explications une fois leurs délibérations entamées.
Ce principe a un coût visible : dix ans après les faits, des témoins devront se souvenir de détails anciens, des familles devront rouvrir le dossier, et la justice devra mobiliser de nouveau un palais de justice, un jury et des procureurs. C'est aussi la garantie qu'un accusé, même ayant avoué à la police, a droit à un procès équitable, et qu'un tribunal d'appel veille à ce que l'équilibre ne soit pas rompu.
L'ouverture, lundi, d'un procès qui s'annonce difficile pour les proches se fera dans une actualité judiciaire estrienne déjà chargée. Radio-Canada rapporte aussi la clôture de la preuve au procès d'un entraîneur équestre accusé d'agressions sexuelles, des dossiers qui rappellent la lourdeur du travail du palais de justice de Sherbrooke. Pour le reste, il faudra suivre les audiences : c'est devant le nouveau jury que se jouera, une seconde fois, la question de savoir ce qui s'est réellement passé ce soir de novembre 2016, sur un rang d'Eastman.
