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Michigan : la démocrate Haley Stevens appuie le républicain Mike Rogers, et le Sénat américain vacille avec elle

À deux jours du scrutin, la défaite de la primaire démocrate Haley Stevens a fait campagne avec son adversaire républicain. Une querelle sur Israël et l'antisémitisme éclate dans une course qui pèse sur le contrôle du Sénat.

Michigan : la démocrate Haley Stevens appuie le républicain Mike Rogers, et le Sénat américain vacille avec elle

Le geste a pris tout le monde de court, y compris dans son propre camp. Dimanche, à Détroit, la représentante démocrate Haley Stevens a appuyé le candidat républicain Mike Rogers au Sénat américain, quarante-huit heures avant le scrutin du 3 novembre. Selon NPR, elle devait participer le jour même à un événement d'unité avec Abdul El-Sayed, le candidat démocrate qui l'avait battue à la primaire. Elle s'est plutôt présentée dans une église de Détroit aux côtés de son adversaire républicain.

Une rupture en trois actes

L'épisode est l'aboutissement d'une brouille qui couvait depuis août. Le 4 août, Abdul El-Sayed, ancien responsable de la santé publique du comté de Wayne et figure de l'aile progressiste, l'avait emporté de justesse. D'après les résultats compilés par NBC News, il avait obtenu 48,5 % des voix contre 47,5 % pour Haley Stevens, la sénatrice d'État Mallory McMorrow, qui s'était retirée en juillet, recueillant 4 %. CNN notait que cette victoire était un revers pour le chef de la minorité démocrate au Sénat, Chuck Schumer, qui avait discrètement penché pour Mme Stevens. Le soir de la défaite, celle-ci avait félicité son rival et s'était dite fière de lui offrir son appui.

Le deuxième acte s'est joué cette semaine. Selon i24NEWS, le différend porte sur une publicité diffusée par Rebellion PAC, un comité d'action politique fondé par Cenk Uygur, cofondateur du média The Young Turks. La vidéo, qui appuyait M. El-Sayed, montrait un couple au supermarché où la femme demande de reposer les œufs parce qu'il faut garder sept dollars « pour tuer des Palestiniens ». Le chef de l'Anti-Defamation League, Jonathan Greenblatt, l'a qualifiée d'étude de cas d'antisémitisme, rapporte le même média. La campagne d'El-Sayed affirme n'avoir aucun lien avec ce message. Haley Stevens a exigé une condamnation claire. Selon i24NEWS, elle a répliqué qu'un avertissement de distanciation n'était pas une condamnation.

Le candidat a fini par dire, devant la presse samedi, qu'il ne partageait pas le contenu de la publicité, d'après Fox News. Mais il a aussi accusé sa rivale de vouloir rejouer une primaire close depuis trois mois et rappelé l'argent dépensé en sa faveur par des groupes extérieurs, dont le lobby pro-israélien AIPAC. La campagne lui a ensuite demandé de ne plus participer à ses événements, a rapporté NBC News.

Le troisième acte, dimanche, est le plus spectaculaire. « Il a raison, et c'est pourquoi j'appuie Mike Rogers », a lancé Mme Stevens dans une vidéo, reprenant les propos de son ancien rival selon lesquels elle n'était plus la bienvenue. Elle y cite aussi les liens de M. El-Sayed avec le diffuseur en ligne Hasan Piker, rapporte la Jewish Telegraphic Agency.

Ce que l'on reproche réellement à M. El-Sayed

La polémique ne se réduit pas à une publicité. PolitiFact a examiné les déclarations du candidat sur Israël et les services publics américains. Le verdict est nuancé : M. El-Sayed critique bien l'aide militaire à Israël et estime que ces fonds seraient mieux utilisés ailleurs, mais la caricature qu'en fait Mme Stevens ne rend pas compte de l'ensemble de ses propos. La représentante lui reproche d'avoir présenté Israël comme la raison pour laquelle le Michigan ne peut pas payer ses écoles, ses soins de santé et ses services de garde.

L'autre point sensible est Hasan Piker. Selon la Jewish Telegraphic Agency, M. El-Sayed a pris ses distances à plusieurs reprises avec ce commentateur depuis la primaire, notamment cette semaine, après que celui-ci eut comparé une banlieue du Michigan à forte population juive à un quartier du Ku Klux Klan. Le Washington Post avait déjà décrit, dès août, un parti de nouveau déchiré par cette affaire. Le commentateur a de son côté qualifié Mme Stevens de personne « obsédée par Israël », selon Fox News.

La question de la guerre à Gaza et du soutien américain à Israël traverse le Parti démocrate depuis des mois. Le Michigan, qui compte une importante communauté arabo-américaine à Dearborn et dans la région de Détroit ainsi qu'un électorat juif influent en banlieue, en est un point d'affrontement particulièrement sensible.

Une réaction en chaîne dans le camp démocrate

La riposte démocrate a été immédiate. Le président du Parti démocrate du Michigan, Curtis Hertel, a affirmé que Mme Stevens n'est plus membre du parti et ne le redeviendra pas, selon NBC News. Il l'accuse d'avoir abandonné tout ce qu'elle prétend défendre. Le sénateur sortant Gary Peters, dont le siège est en jeu, s'est dit « extrêmement déçu », rapporte Fox 2 Detroit. Chuck Schumer a assuré que les démocrates du Sénat sont unis derrière M. El-Sayed.

Le départ du chef de cabinet de longue date de la représentante, Justin German, et de plusieurs collaborateurs, qui démissionnent pour protester contre sa décision, a aussi été confirmé à NBC News. Un heckler l'a traitée de traître pendant sa conférence de presse, selon Fox 2 Detroit.

Du côté républicain, la satisfaction est manifeste. Mike Rogers a parlé de « courage en politique », d'après Bridge Michigan. Donald Trump a salué sur son réseau Truth Social un geste de bravoure. L'ironie est que le président républicain, dont l'impopularité plombe son parti selon la plupart des analystes, trouve ici un allié inattendu.

L'effet réel sur le scrutin reste incertain

Ce tumulte survient dans une course que chaque camp dit capitale. Selon la moyenne de RealClearPolling, M. El-Sayed devançait M. Rogers de 3,5 points, 49,1 % contre 45,6 %, sur les sondages réalisés entre le 28 septembre et le 29 octobre. La course est classée « incertaine » par ce site. Dans Yahoo Actualités, on note que onze des douze sondages d'octobre donnaient l'avantage au démocrate, de 1 à 7 points.

L'impact du geste de Mme Stevens est difficile à mesurer. NBC News souligne qu'il est incertain et que plus de deux millions de bulletins ont déjà été déposés dans l'État. Autrement dit, une bonne partie de l'électorat a voté avant que la querelle n'éclate. Un sondage Mitchell Research publié en fin de semaine attribuait 94 % des démocrates à M. El-Sayed et 91 % des républicains à M. Rogers, ce qui laisse peu de marge de manœuvre de part et d'autre. L'enjeu se situe donc ailleurs : chez les électeurs juifs modérés, les indépendants et ceux qui, parmi les démocrates, s'inquiètent des positions du candidat sur Israël.

Le sondage Fox News de septembre laissait déjà voir la fragilité des deux candidats : 36 % des électeurs se disaient extrêmement inquiets de voir M. El-Sayed trop à gauche, et 39 % jugeaient M. Rogers trop proche de Donald Trump. La prise de position de Mme Stevens alimente le premier argument, tandis que les démocrates y voient une manœuvre de dernière minute.

Pourquoi le Michigan pèse si lourd

Le siège laissé vacant par Gary Peters est l'un des plus disputés du pays. Le Sénat compte actuellement 53 républicains et 47 démocrates. Pour reprendre la majorité, les démocrates doivent gagner quatre sièges nets, puisqu'une égalité de 50 contre 50 donnerait l'avantage aux républicains grâce au vote prépondérant du vice-président JD Vance. Selon NBC News, ils doivent donc conserver des États comme le Michigan, la Géorgie et le New Hampshire, tout en en arrachant d'autres, notamment en Alaska, au Texas, en Iowa, au Kansas, en Ohio ou en Caroline du Sud.

Les prévisions sont favorables aux démocrates, mais sans certitude. Decision Desk HQ leur accorde 63 % de chances de contrôler le Sénat. Fox News juge la lutte pour la majorité toujours indécise. Et le site d'analyse Poliwave leur attribue 76 % de probabilité. Dans tous ces modèles, une défaite au Michigan rendrait la tâche des démocrates beaucoup plus ardue, ce qu'a relevé NBC News.

Un symptôme de fractures plus larges

Au-delà de cette course, l'affaire illustre une tension qui traverse le parti. La victoire de M. El-Sayed en août avait été saluée par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez comme un triomphe de l'aile progressiste face à l'establishment. Le Washington Post y voyait notamment la poussée d'un sentiment antisystème, d'une critique des gros dons politiques et d'une opposition à l'AIPAC. Un porte-parole de ce lobby promettait alors de faire battre le candidat en novembre.

Le cas de Mme Stevens est atypique. Les élus qui franchissent la ligne partisane à quarante-huit heures d'un vote sont rares, et celle-ci ne l'a pas fait sur des questions économiques ou d'avortement, où M. Rogers est critiqué par les démocrates, mais sur la sécurité des citoyens juifs et la tolérance à l'égard de l'antisémitisme. Son fiancé avait d'ailleurs annoncé qu'il voterait pour M. Rogers, d'après NPR, un signe que la rupture était engagée avant dimanche.

Reste à savoir si cet épisode laissera des traces au-delà du 3 novembre. Si M. El-Sayed l'emporte, la querelle sera vue comme une anecdote d'un parti qui a su serrer les rangs. S'il perd de peu, elle deviendra le symbole d'une primaire dont les blessures ne se sont jamais refermées. Dans les deux cas, la scène de ce dimanche à Détroit, une démocrate qui prête sa voix à un républicain devant une église, restera comme l'un des moments les plus étonnants de cette campagne de mi-mandat.