Culture

Quand un ministre menace de déchoir des cinéastes : le documentaire israélien sur Gaza devient une affaire d'État

Le ministre israélien de la Culture, Miki Zohar, réclame le retrait de la citoyenneté de deux réalisateurs primés pour un documentaire sur les frappes assistées par intelligence artificielle à Gaza.

Quand un ministre menace de déchoir des cinéastes : le documentaire israélien sur Gaza devient une affaire d'État

Un appel à la déchéance, lancé sur X

La phrase tient en quelques mots, publiée un dimanche sur le réseau X : le ministre israélien de la Culture et des Sports, Miki Zohar, annonce qu'il va « agir immédiatement pour révoquer la citoyenneté israélienne » de Yuval Abraham et Rachel Szor, deux cinéastes israéliens récompensés aux Oscars, qu'il accuse de « trahison envers l'État ». En cause : leur documentaire consacré aux opérations meurtrières menées à Gaza avec l'appui de systèmes de ciblage assistés par intelligence artificielle. L'information, relayée par l'Agence France-Presse et reprise notamment par Arab News, a immédiatement dépassé le cadre habituel des polémiques culturelles israéliennes.

Car il ne s'agit plus ici de couper une subvention, d'annuler une projection ou de retirer un film d'un festival. Il s'agit d'un membre du gouvernement qui propose de retirer à des citoyens le lien juridique qui les rattache à leur pays, en raison d'une œuvre. Le déplacement est considérable : la critique cinématographique n'est plus traitée comme une opinion, même détestée, mais comme un acte de déloyauté nationale.

Qui sont les cinéastes visés

Yuval Abraham et Rachel Szor ne sont pas des inconnus. Ils font partie du collectif israélo-palestinien qui a réalisé No Other Land, chronique de la destruction des hameaux de Masafer Yatta, dans le sud de la Cisjordanie occupée. Le film, coréalisé avec les Palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal, a remporté le prix du meilleur documentaire à la Berlinale en 2024, puis l'Oscar du meilleur documentaire en mars 2025 — une consécration paradoxale pour un long métrage qui n'avait trouvé aucun distributeur américain traditionnel et qui a dû s'auto-distribuer salle par salle.

À Berlin déjà, le discours conjoint d'Abraham et d'Adra dénonçant « l'apartheid » avait déclenché une crise politique en Allemagne, des accusations d'antisémitisme visant un cinéaste israélien, et des menaces de mort envers Abraham et sa famille. Quelques semaines après l'Oscar, Hamdan Ballal était agressé par des colons puis détenu par l'armée israélienne, épisode largement documenté par l'Associated Press. Le parcours du film est ainsi devenu, malgré lui, une démonstration de sa propre thèse.

Yuval Abraham est par ailleurs journaliste. Avec le magazine +972 et le site en hébreu Local Call, il a signé les enquêtes qui ont révélé au monde les noms de code des systèmes d'aide au ciblage employés par l'armée israélienne à Gaza : « Lavender », qui attribuait des scores de probabilité d'appartenance à des groupes armés, et « Where's Daddy? », qui suivait des individus jusqu'à leur domicile familial. Ces révélations, reprises par The Guardian, ont nourri le débat international sur l'automatisation de la décision létale. Le documentaire visé aujourd'hui prolonge ce travail à l'écran. C'est probablement ce qui explique la violence de la réaction : le film ne raconte pas seulement des souffrances, il met en cause une chaîne de décision technique et institutionnelle.

Ce que dit — et ne dit pas — le droit israélien

Sur le plan juridique, la menace du ministre relève surtout de la performance politique. Le ministre de la Culture n'a aucune compétence en matière de nationalité. La loi israélienne sur la citoyenneté de 1952 prévoit certes qu'un citoyen peut être déchu de sa nationalité pour « violation de loyauté envers l'État », mais cette procédure relève du ministre de l'Intérieur, requiert l'aval du procureur général et une décision d'un tribunal administratif, et n'a été utilisée qu'une poignée de fois en soixante-dix ans, essentiellement contre des personnes condamnées pour des attentats. La Cour suprême a par ailleurs encadré ce pouvoir, notamment en rappelant qu'on ne peut rendre quelqu'un apatride.

Autrement dit : la probabilité que Yuval Abraham et Rachel Szor perdent réellement leur passeport est faible. Mais l'effet recherché n'est pas nécessairement juridique. Il est dissuasif. Quand un ministre suggère publiquement qu'un documentariste est un traître, il fixe une frontière : voici ce qui se dit, voici ce qui coûte.

Un ministère en guerre contre son propre cinéma

Miki Zohar n'en est pas à son premier affrontement avec le milieu culturel israélien. Il avait déjà qualifié la récompense d'No Other Land aux Oscars de « triste moment pour le monde du cinéma ». À l'automne 2025, après que le prix Ophir — l'équivalent israélien des César — eut couronné The Sea, un film suivant un enfant palestinien de Cisjordanie tentant de voir la mer, le ministre avait annoncé vouloir couper les fonds publics à l'Académie israélienne du cinéma et de la télévision, dénonçant une industrie « déconnectée » de la nation. Times of Israel et Haaretz ont documenté ces épisodes, ainsi que les projets de réforme du financement du cinéma introduisant des critères d'« intérêt national ».

Le schéma est reconnaissable ailleurs dans le monde : l'argent public d'abord, la légitimité ensuite, le statut civique en dernier recours rhétorique. Ce qui change ici, c'est la dernière marche.

La citoyenneté comme arme, une tendance mondiale

La déchéance de nationalité est redevenue, depuis une quinzaine d'années, un instrument politique dans plusieurs démocraties. Le Royaume-Uni l'a utilisée à grande échelle dans le contexte antiterroriste — le cas de Shamima Begum, débattu jusqu'à la Cour suprême britannique, en reste le symbole. Aux États-Unis, la relance des procédures de dénaturalisation contre des citoyens naturalisés a suscité des alertes récurrentes d'organisations de défense des libertés civiles. Dans plusieurs pays, la nationalité cesse d'être un statut stable pour devenir une faveur révocable, conditionnée à une bonne conduite politique.

Appliquée à des artistes, la logique rejoint une longue histoire : l'Union soviétique avait déchu Alexandre Soljenitsyne de sa citoyenneté en 1974, et le chanteur Wolf Biermann de la sienne en RDA en 1976. Ces précédents pèsent lourd, précisément parce qu'ils sont associés à des régimes que les démocraties se définissaient par contraste.

Pourquoi le documentaire dérange autant

Il y a une raison plus profonde à cette fébrilité. Le documentaire contemporain n'est plus seulement un genre : il est devenu une pièce de dossier. Images géolocalisées, recoupement de métadonnées, témoignages de militaires anonymes, vérification par des collectifs d'enquête visuelle — les méthodes du film d'investigation et celles des juridictions internationales se sont rapprochées au point de se confondre partiellement. Un long métrage qui documente des procédures de ciblage automatisé n'est pas lu par un gouvernement comme une opinion, mais comme une contribution potentielle à une procédure judiciaire.

C'est pourquoi la bataille se déplace du terrain militaire vers celui de la légitimité de la parole : discréditer l'auteur pour ne pas avoir à discuter la preuve. La BBC, au Royaume-Uni, en a fait l'expérience inverse avec le retrait de son documentaire sur les enfants de Gaza, sous une pression politique d'un autre bord. Dans les deux cas, le film devient l'enjeu, et non plus le simple support.

Ce qui se joue maintenant

Trois choses, concrètement. D'abord, la capacité du système judiciaire israélien à contenir des annonces ministérielles qui outrepassent les compétences de leurs auteurs — un test de plus pour une Cour suprême déjà au cœur du conflit institutionnel ouvert depuis la réforme judiciaire de 2023. Ensuite, la position des institutions culturelles internationales : festivals, académies et diffuseurs devront décider s'ils défendent explicitement des cinéastes menacés par leur propre État, ou s'ils se réfugient derrière la neutralité. Enfin, la question du financement : un cinéma national dont les œuvres les plus primées à l'étranger sont désignées comme hostiles à l'intérieur finit par se produire ailleurs, avec de l'argent étranger, ce qui alimente à son tour l'accusation de déloyauté.

Pour Yuval Abraham et Rachel Szor, la menace restera vraisemblablement sans effet juridique. Elle a déjà eu un effet politique : elle a transformé un documentaire sur l'intelligence artificielle et la mort en débat sur ce qu'un citoyen a le droit de filmer de son propre pays.