Intelligence artificielle

Deepfakes sexuels : une industrie du faux cible plus de 100 responsables politiques en Europe

Une analyse de 160 sites de deepfakes révèle des élus de 22 pays européens, presque exclusivement des femmes. Une arme de harcèlement qui met à l'épreuve plateformes et législateurs.

Deepfakes sexuels : une industrie du faux cible plus de 100 responsables politiques en Europe

Le chiffre a de quoi glacer : plus d'une centaine de responsables politiques européens apparaissent sur des sites de deepfakes sexuellement explicites, répartis dans 22 pays. Et la quasi-totalité d'entre eux sont des femmes. C'est le constat d'une analyse de 160 de ces plateformes, rapportée par Wired, qui documente ce que des chercheuses et des élues décrivent depuis des années sans parvenir à le faire mesurer : la pornographie synthétique n'est plus un phénomène marginal de forums obscurs, mais une industrie structurée, monétisée, et de plus en plus utilisée comme instrument d'intimidation politique.

D'un bricolage de niche à une chaîne de production

Le mot « deepfake » est apparu en 2017, sur Reddit, quand un utilisateur anonyme a commencé à greffer les visages d'actrices d'Hollywood sur des scènes pornographiques. À l'époque, la manipulation exigeait des compétences techniques, du matériel et des heures de calcul. Dès 2019, la société d'analyse Deeptrace publiait une étude devenue une référence dans le domaine : environ 96 % des vidéos deepfakes en circulation étaient pornographiques, et elles visaient presque exclusivement des femmes.

Ce qui a changé depuis, c'est l'accessibilité. Les modèles de diffusion d'images et les applications dites de « nudification » — ces services qui promettent de « déshabiller » n'importe quelle photographie en quelques secondes — ont réduit le coût de production à quelques clics et, souvent, à quelques euros d'abonnement. Une simple photo officielle, un portrait de campagne, une capture d'écran de séance parlementaire suffisent. Le matériau de base est justement ce que les personnalités publiques produisent en abondance : des images de leur visage, librement disponibles.

Le modèle économique compte autant que la technologie. Ces sites vivent de publicité programmatique, d'abonnements premium, de crédits achetés pour générer davantage d'images, parfois de cryptomonnaies. Ils sont hébergés dans des juridictions peu coopératives, dissimulés derrière des services de protection contre les attaques informatiques qui masquent l'identité de leurs opérateurs, et se reconstituent sous un nouveau nom de domaine dès qu'un hébergeur les expulse. C'est une économie de la réplication : fermer un site n'élimine pas le catalogue, qui migre.

Pourquoi les femmes élues

Le déséquilibre relevé dans cette analyse — presque uniquement des femmes — n'est pas un hasard statistique. Il reproduit un schéma documenté de longue date. Une enquête de l'Union interparlementaire, publiée en 2016 auprès de parlementaires de plusieurs dizaines de pays, révélait déjà que plus de 40 % des femmes interrogées avaient vu circuler sur les réseaux sociaux des images extrêmement humiliantes ou à connotation sexuelle les représentant. L'outil a changé ; l'objectif, non : ramener une adversaire politique à son corps, la disqualifier par l'humiliation intime plutôt que par l'argument.

Les affaires récentes en Europe illustrent le continuum entre partage non consenti d'images réelles et fabrication d'images fausses. En Italie, la fermeture à l'été 2025 du forum Phica, où des milliers de photographies de femmes — dont des responsables politiques de premier plan, de la présidente du Conseil Giorgia Meloni à la cheffe de l'opposition Elly Schlein — étaient publiées et commentées de manière obscène, a provoqué un choc national. Giorgia Meloni avait par ailleurs engagé des poursuites civiles contre les auteurs de vidéos pornographiques truquées utilisant son visage, réclamant des dommages symboliques. En Espagne, l'affaire d'Almendralejo, où des adolescents avaient généré des images dénudées de camarades de classe à partir d'une application, a servi de déclencheur au débat législatif.

L'effet ne se limite pas à la victime directe. Plusieurs élues européennes décrivent un calcul de dissuasion : hésiter à prendre position sur un dossier clivant, à publier une vidéo, à se présenter à un scrutin. C'est là le véritable enjeu démocratique. Une technologie qui rend le coût d'entrée en politique plus élevé pour les femmes que pour les hommes agit comme un filtre sur la représentation elle-même.

Les réponses européennes : un arsenal récent, une application incertaine

L'Union européenne n'est pas dépourvue de textes. Le règlement sur les services numériques, entré pleinement en application en 2024, impose aux plateformes de retirer les contenus illicites qui leur sont signalés et soumet les très grandes plateformes à des obligations d'évaluation et d'atténuation des risques systémiques, y compris pour les violences fondées sur le genre. Mais le DSA vise d'abord les grands intermédiaires : réseaux sociaux, moteurs de recherche, places de marché. Il mord beaucoup moins sur des sites spécialisés, hébergés hors d'Europe, qui ne dépendent d'aucun App Store et se passent volontiers des plateformes grand public — même si celles-ci continuent de leur servir de canal de diffusion et de référencement.

Deuxième pilier : la directive européenne de 2024 sur la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique, premier texte de l'Union à criminaliser explicitement la diffusion d'images intimes non consenties, y compris manipulées ou générées par des moyens techniques, lorsqu'elle est susceptible de causer un préjudice grave. Les États membres doivent transposer ces dispositions dans leur droit national d'ici 2027. En clair : l'infraction existe sur le papier européen, mais l'essentiel du travail — définitions, peines, moyens d'enquête — reste à faire dans 27 parlements.

Troisième pilier : le règlement européen sur l'intelligence artificielle, qui impose des obligations de transparence et de marquage des contenus synthétiques. Utile pour identifier un faux, insuffisant pour empêcher sa fabrication : les opérateurs de sites de nudification n'ont aucune intention de se conformer à un régime de marquage, et les modèles ouverts téléchargeables échappent largement à ce contrôle.

Hors de l'Union, d'autres pays ont choisi des voies plus frontales. Le Royaume-Uni a fait du partage d'images intimes truquées une infraction et travaille à criminaliser leur simple création. La Corée du Sud, confrontée en 2024 à une vague de deepfakes visant des étudiantes et des enseignantes, a durci sa loi jusqu'à sanctionner la possession et le visionnement de ces contenus. Aux États-Unis, le Take It Down Act adopté en 2025 oblige les plateformes à retirer rapidement les images intimes non consenties, réelles ou synthétiques. Le Danemark, de son côté, explore une approche originale : étendre une forme de droit de propriété sur sa propre apparence, afin de permettre un retrait par le droit d'auteur, mécanisme dont les procédures sont bien plus rapides que celles du droit pénal.

Le décalage avec le grand débat du moment

La concomitance est presque ironique. Alors que l'industrie de l'IA est agitée par un débat spectaculaire sur les risques catastrophiques de ses modèles les plus puissants — l'appel du patron d'Anthropic, Dario Amodei, à ralentir le développement, relayé par Sam Altman et Elon Musk, a fait plonger les valeurs technologiques en Europe et en Asie, comme l'ont rapporté Le Monde, France 24 et Handelsblatt —, les dommages déjà documentés, eux, ne relèvent d'aucune spéculation. Ils ne nécessitent pas de modèle de pointe : une application grand public et une photo publique suffisent.

Ce décalage structure une partie de la critique adressée aux grands laboratoires. Concentrer le débat réglementaire sur des scénarios existentiels, et proposer l'autorégulation comme réponse — ce que relevait EL PAÍS à propos d'OpenAI, d'Anthropic et de Google —, c'est aussi déplacer l'attention loin des préjudices actuels, mesurables et sexués. Les victimes des sites recensés par Wired n'ont pas besoin d'une gouvernance mondiale de la superintelligence. Elles ont besoin que le retrait d'une image soit obtenu en heures plutôt qu'en mois, que les réseaux de paiement et les régies publicitaires cessent d'alimenter ces plateformes, et que les parquets disposent de qualifications pénales opérantes. C'est, pour l'instant, la partie la plus lente du chantier.