Le dépôt du rapport annuel de la vérificatrice générale d'une grande ville n'a jamais l'éclat d'une annonce d'infrastructure. C'est pourtant l'un des rares moments de l'année où une administration municipale est évaluée sur autre chose que ses intentions : sur ses registres, ses inventaires, ses échéanciers, ses contrats. Le rapport annuel 2025 de la vérificatrice générale de Laval, dont Média Laval a signalé le dépôt, relève des lacunes dans plusieurs volets de la gestion municipale : la planification du réseau des bibliothèques, le maintien des immeubles et des parcs, la gestion des contrats numériques et le suivi des recommandations déjà formulées les années précédentes.
Pris séparément, chacun de ces chapitres ressemble à un dossier technique. Mis ensemble, ils dessinent une même question, et elle est politique : Laval a-t-elle les outils pour savoir ce qu'elle possède, ce que ça coûte, et si ses décisions produisent les résultats annoncés ?
Quatre chapitres, un même fil conducteur
Les quatre thèmes retenus par le bureau de la vérificatrice générale ne sont pas choisis au hasard. Ce sont des secteurs où la dépense est lourde, étalée sur des décennies, et où les effets d'une mauvaise planification n'apparaissent pas dans l'année en cours, mais dix ou quinze ans plus tard.
Une bibliothèque, un aréna, un chalet de parc ou un contrat infonuagique ont ceci en commun qu'ils engagent une ville longtemps. Les vérificateurs généraux municipaux, au Québec comme ailleurs, s'y attardent précisément parce que la faiblesse qu'ils y trouvent est presque toujours la même : l'absence d'un portrait complet et à jour de l'état des actifs, de leurs besoins, et de la séquence dans laquelle il faudrait y investir. Sans ce portrait, la priorisation devient intuitive, puis politique, puis réactive — on répare ce qui brise.
Ce rôle de vigie n'est pas facultatif. La Loi sur les cités et villes oblige les municipalités de 100 000 habitants et plus à se doter d'un vérificateur général indépendant, nommé par le conseil, qui rend compte directement à celui-ci et non à la direction générale. Avec plus de 400 000 résidents et un budget annuel supérieur au milliard de dollars, Laval, troisième ville du Québec, entre largement dans cette catégorie.
Bibliothèques : un réseau qui se pense à la pièce
Le volet sur la planification du réseau des bibliothèques est celui qui parlera le plus directement aux Lavallois. Laval a longtemps été montrée du doigt pour la modestie de son réseau de lecture publique par rapport à sa population : un territoire vaste, une trame résidentielle éclatée en anciens villages devenus quartiers, et une desserte inégale d'un secteur à l'autre.
Planifier un réseau de bibliothèques, ce n'est pas seulement décider où construire. C'est arbitrer entre l'agrandissement d'installations existantes et la construction de nouvelles, tenir compte des projections démographiques par district, de l'accessibilité en transport collectif, des horaires d'ouverture et de la main-d'œuvre disponible. Quand un rapport de vérification conclut à des lacunes de planification, il signale généralement que ces arbitrages se font sans cadre de référence documenté, ou que les cibles fixées dans les plans directeurs ne sont pas mesurées dans le temps.
L'enjeu dépasse la culture. Les bibliothèques sont devenues, dans la plupart des villes de taille comparable en Amérique du Nord et en Europe, des équipements de proximité polyvalents : accès Internet, aide aux devoirs, francisation, lieux de fraîcheur lors des canicules. Mal répartis, ces services creusent les écarts entre quartiers.
Immeubles et parcs : le déficit qu'on ne voit pas
Le maintien des immeubles et des parcs est le chapitre le plus lourd financièrement. Partout au Québec, le vieillissement du parc immobilier municipal — bâtiments administratifs, casernes, centres communautaires, installations sportives — s'est traduit par un déficit de maintien d'actifs accumulé sur des décennies, alors que les budgets d'entretien préventif étaient sacrifiés aux projets neufs, plus visibles.
La mécanique est connue : sans inventaire fiable de l'état des bâtiments et sans indice de vétusté mis à jour, une ville ne peut pas démontrer que son programme d'investissement va au bon endroit. Elle finance alors les urgences. Le même raisonnement vaut pour les parcs, où l'entretien des équipements de jeu, des terrains sportifs et des bâtiments de service se dégrade discrètement jusqu'à la fermeture temporaire.
Pour Laval, la question se pose avec une acuité particulière. La ville a été bâtie massivement dans les années 1960 à 1980, après la fusion des municipalités de l'île Jésus en 1965. Une bonne partie de ses infrastructures atteint donc au même moment la fin de sa durée de vie utile. C'est un problème de cohorte, pas d'incurie : les mêmes courbes se retrouvent dans les banlieues d'après-guerre de Toronto, de Chicago ou de la couronne parisienne. Mais il exige un outil de gestion d'actifs solide, et c'est exactement ce que les vérificateurs vont mesurer.
Contrats numériques : où va l'argent des TI
Le volet sur la gestion des contrats numériques touche un secteur en croissance rapide dans toutes les administrations publiques. Logiciels en mode service, hébergement, licences, cybersécurité, intégration de systèmes : les dépenses technologiques municipales ont explosé, avec des contrats souvent renouvelés automatiquement, difficiles à comparer entre fournisseurs et dont l'expertise repose sur un petit nombre de personnes à l'interne.
C'est un terrain classique de vérification parce que les risques y sont concentrés : dépendance envers un fournisseur unique, avenants qui gonflent la valeur initiale du contrat, reddition de comptes floue sur les livrables. Pour une ville, la conséquence n'est pas seulement budgétaire — un système de gestion défaillant se répercute sur les permis, la facturation, les demandes citoyennes.
Le suivi des recommandations : le vrai test
Le chapitre le plus révélateur est souvent le dernier : le suivi des recommandations antérieures. Un bureau de vérification ne dispose d'aucun pouvoir contraignant. Sa force repose entièrement sur la volonté de l'administration d'appliquer ses constats et sur celle du conseil municipal d'exiger des comptes.
Quand un rapport annuel doit consacrer une section aux recommandations non mises en œuvre, c'est le signe que le cycle de reddition de comptes fonctionne mal quelque part : soit les plans d'action ne sont pas assortis d'échéances, soit personne n'est clairement responsable de leur exécution. C'est pourquoi plusieurs villes ont créé des comités de vérification permanents chargés d'interroger les directions sur l'avancement des correctifs, séance après séance.
Une gouvernance encore marquée par son histoire
À Laval, ces questions ne flottent pas dans l'abstrait. La ville a traversé, au tournant des années 2010, l'un des épisodes de corruption municipale les plus documentés au Canada, avec la chute de l'ancien maire Gilles Vaillancourt et la mise sous tutelle administrative de la municipalité. Les réformes qui ont suivi — encadrement des contrats, renforcement des instances de contrôle, transparence des délibérations — visaient précisément à rendre impossible le retour d'un pouvoir sans contrepoids.
Cet héritage continue d'alimenter les débats au conseil. Comme l'a rapporté L'Écho de Laval, le conseiller du district Saint-Bruno pour Action Laval, David De Cotis, a demandé lors de la séance de septembre l'abrogation d'un article de la Loi sur les cités et villes hérité de l'époque Vaillancourt, jugé aujourd'hui inadapté au fonctionnement démocratique de la ville. Le geste est symbolique, mais il dit quelque chose : à Laval, les règles du jeu institutionnel restent un sujet actif, pas un souvenir.
Ce qu'il faut surveiller maintenant
La suite se jouera moins dans les manchettes que dans les documents budgétaires. Trois indicateurs méritent l'attention : la publication d'un plan d'action chiffré répondant à chacun des constats, l'apparition d'un indice d'état des bâtiments et des parcs dans les documents publics de la Ville, et la part du programme d'investissement consacrée au maintien des actifs plutôt qu'aux projets neufs.
Entre-temps, la vie municipale continue. Le Courrier Laval signale la fermeture de tronçons des boulevards Cartier et du Bon-Pasteur le dimanche 4 octobre pour le retour de la grande fête du vélo, tandis que Média Laval annonce un débat entre candidats dans Sainte-Rose le 20 septembre, à quelques semaines du scrutin québécois. Les investissements à Laval y figureront parmi les thèmes. Les constats de la vérificatrice générale, eux, fournissent une base factuelle rare : ils permettent de juger une administration sur ce qu'elle a fait, et pas seulement sur ce qu'elle promet.
