En campagne électorale, la promesse a le mérite d'être limpide : ouvrir un quart de places supplémentaires dans les facultés de médecine du Québec pour combler le déficit de médecins de famille et de spécialistes. Sur papier, il s'agit d'un simple ajustement de contingentement. Sur le terrain estrien, l'équation est beaucoup moins linéaire — et un ancien doyen de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l'Université de Sherbrooke est venu le dire publiquement à Radio-Canada, qualifiant l'objectif d'irréaliste dans les délais évoqués.
Son argument n'est pas une défense corporatiste du numerus clausus. Il porte sur la mécanique concrète d'un programme de doctorat en médecine : ce qui limite la croissance, ce ne sont pas les sièges dans les amphithéâtres, mais le nombre de patients, de lits, de salles d'opération et surtout de cliniciens disponibles pour superviser un externe ou un résident.
Les deux moitiés d'un cursus médical
Un programme de médecine se divise en deux univers. Les deux premières années — le préclinique — reposent largement sur l'enseignement en petits groupes, les laboratoires d'anatomie, les simulations et l'apprentissage par problèmes, une approche pédagogique dont Sherbrooke a d'ailleoncours été l'une des pionnières au Canada. Ces composantes coûtent cher et exigent des locaux, mais elles sont extensibles : on peut ajouter des groupes, du personnel enseignant, des heures de laboratoire.
La seconde moitié, l'externat, se passe dans les hôpitaux, les cliniques et les CLSC. Un étudiant y suit des patients réels, sous la responsabilité d'un médecin qui, pendant ce temps, doit continuer à soigner. Chaque stage obligatoire — médecine interne, chirurgie, pédiatrie, obstétrique, psychiatrie, médecine familiale — requiert un nombre minimal d'expositions cliniques pour être reconnu par les organismes d'agrément canadiens. Sans ces milieux, les places supplémentaires créées en première année deviennent, trois ans plus tard, un embouteillage.
La particularité sherbrookoise : une faculté à quatre adresses
L'Université de Sherbrooke n'est pas une faculté comme les autres dans ce débat. Depuis le milieu des années 2000, elle a délocalisé une partie de sa formation médicale : un centre de formation médicale du Nouveau-Brunswick à Moncton, un campus au Saguenay, puis un campus de la santé à Longueuil. C'est, historiquement, la réponse québécoise la plus aboutie à la question « comment former des médecins ailleurs que dans les grands centres ».
Cette architecture est une force et une contrainte. Une force, parce qu'elle démontre qu'on peut délocaliser la formation sans sacrifier la qualité. Une contrainte, parce qu'elle signifie que la faculté a déjà largement exploité les capacités d'accueil de son réseau. Le Réseau universitaire intégré de santé et de services sociaux rattaché à l'Université de Sherbrooke couvre l'Estrie, la Montérégie et le Centre-du-Québec : Granby, Cowansville, Lac-Mégantic, Magog, Drummondville, Victoriaville sont autant de milieux de stage potentiels. Encore faut-il qu'il y ait, sur place, des médecins en nombre suffisant pour encadrer, et des installations où travailler.
Drummondville, illustration involontaire du problème
Le hasard du calendrier fait bien les choses. Pendant que le débat sur les admissions s'installe, deux dossiers hospitaliers du Centre-du-Québec occupent la même une régionale. Radio-Canada rapporte que Santé Québec a donné son feu vert à la conception des plans d'une urgence modulaire à l'Hôpital Sainte-Croix de Drummondville, avec une enveloppe à la clé. Parallèlement, la Coalition qui milite pour un nouvel hôpital dans la ville exige de la transparence sur le projet et veut savoir quelle proportion de patients pourra réellement être soignée localement plutôt que transférée.
Cette question — combien de soins restent dans la région — est exactement celle qui détermine la capacité de formation. Un hôpital qui transfère ses cas complexes ailleurs offre moins d'occasions d'apprentissage. À l'inverse, un établissement doté d'un plateau technique étoffé, de spécialistes stables et d'une urgence fonctionnelle devient un milieu de stage crédible. Les décisions d'infrastructure prises aujourd'hui à Drummondville, à Granby ou à Sherbrooke conditionnent donc le nombre d'externes et de résidents que le réseau pourra absorber au début de la prochaine décennie.
Le professorat clinique, angle mort du calcul
L'autre rareté, c'est l'enseignant. La supervision clinique est assurée par des médecins en exercice, dont la rémunération pour l'enseignement est modeste par rapport à leur activité clinique. Or le climat entre Québec et les fédérations médicales s'est considérablement dégradé depuis l'adoption, sous bâillon, de la réforme de la rémunération médicale à l'automne 2025 : contestations judiciaires, réduction volontaire d'activités, menaces de départs vers d'autres provinces. Dans ce contexte, demander à des cliniciens déjà sous pression d'encadrer 25 % d'étudiants de plus relève d'un pari, pas d'une planification.
S'ajoute l'effet en cascade sur la résidence. Le nombre de postes de résidence est déterminé par le ministère de la Santé, et non par les universités. Augmenter les admissions sans augmenter en parallèle les postes de résidence — et les plans régionaux d'effectifs médicaux qui déterminent où un nouveau médecin peut s'installer — produirait des diplômés sans porte de sortie. C'est un scénario que d'autres systèmes connaissent bien : au Royaume-Uni, l'expansion rapide des cohortes médicales s'est traduite par une compétition féroce pour les postes de formation spécialisée et par un mécontentement massif des jeunes médecins. L'Australie, de son côté, a doublé ses diplômés en une quinzaine d'années sans régler son problème de répartition rurale, faute d'avoir aligné les places de formation postdoctorale et les incitatifs d'installation.
Former ne suffit pas : il faut retenir
Et c'est là que l'Estrie a une carte réelle à jouer. La littérature sur l'effectif médical est constante sur un point : le lieu de formation clinique influence fortement le lieu de pratique. Un étudiant qui fait ses stages à Lac-Mégantic, à Coaticook ou à Asbestos a statistiquement plus de chances de s'y établir qu'un collègue formé exclusivement dans un centre hospitalier universitaire. La délocalisation de la formation à Moncton, au Saguenay et en Montérégie a été pensée précisément pour cela.
Augmenter les admissions de 25 % sans investir en parallèle dans les milieux de stage régionaux risque donc de concentrer la croissance là où les capacités de supervision sont les plus denses — soit dans les grands centres — et de reproduire le déséquilibre qu'on prétend corriger. À l'inverse, financer sérieusement l'encadrement en région périphérique, les logements pour stagiaires, le temps protégé d'enseignement et les plateaux techniques locaux aurait un effet sur la rétention, même à volume d'admissions constant.
Une promesse à trois échéances
Il faut enfin rappeler le calendrier. Une place ouverte en médecine à l'automne 2027 donne un médecin de famille autour de 2033 et un spécialiste vers 2035 ou plus tard. La promesse électorale répond donc à une pénurie ressentie aujourd'hui par une mesure qui produira ses effets dans la décennie suivante — ce qui n'est pas une raison de ne pas la faire, mais une raison de ne pas la présenter comme une solution à la liste d'attente actuelle.
Le débat lancé par l'ancien doyen ne porte pas sur la pertinence de former plus de médecins. Il porte sur la séquence : capacité hospitalière, professorat clinique, postes de résidence et répartition régionale d'abord; chiffres d'admission ensuite. Pour l'Estrie, dont la faculté a bâti sa réputation sur sa capacité à former ailleurs que dans les métropoles, la question n'est pas théorique. Elle se jouera dans les urgences de Drummondville, dans les cliniques de Granby et dans les salles de garde de Fleurimont.
