Au 19<sup>e</sup> jour de la campagne électorale provinciale, la Ville de Saguenay a fait ce que font beaucoup de municipalités quand les autobus de campagne circulent : elle a sorti sa liste. Le maire Luc Boivin a dévoilé les dossiers que la Ville souhaite voir pris en charge par les futurs députés de la région, une démarche rapportée par Radio-Canada et par TVA Nouvelles. Les mots employés d'un média à l'autre disent déjà quelque chose du rapport de force : d'un côté, une « liste d'épicerie »; de l'autre, une ville qui « demande des comptes à Québec ».
L'exercice paraît routinier. Il l'est beaucoup moins qu'il n'y paraît, parce qu'il met en lumière une réalité structurelle rarement discutée en campagne : une ville de la taille de Saguenay ne contrôle qu'une fraction des leviers qui déterminent son avenir. Presque tout ce qui figure sur une telle liste — infrastructures lourdes, financement récurrent, santé, logement, développement économique — relève d'un ministère, d'un programme normé ou d'une enveloppe budgétaire décidée à Québec.
Une liste qui est, en réalité, une facture
Les priorités présentées par le maire de Saguenay tournent, selon ce qu'en rapporte Radio-Canada, autour des infrastructures et du financement. Ce n'est pas un hasard ni un manque d'imagination. C'est la traduction comptable de ce qu'est une municipalité québécoise : un gouvernement de proximité qui tire l'essentiel de ses revenus de la taxe foncière, un impôt peu élastique, mal adapté à des chocs comme l'inflation de la construction, et qui doit néanmoins entretenir des réseaux d'aqueduc, d'égouts, de voirie et des bâtiments dont la facture de remise à niveau se compte en centaines de millions.
Depuis une dizaine d'années, les coûts de construction ont bondi de façon spectaculaire au Québec comme ailleurs en Amérique du Nord. Un projet estimé avant la pandémie peut aujourd'hui coûter le double. Résultat : les programmes d'aide provinciaux, même reconduits, financent moins de béton qu'avant. Une ville peut donc voir son « déficit d'entretien » gonfler sans avoir rien décidé de nouveau. Quand un maire réclame du « financement », il ne demande pas un cadeau : il constate que la mécanique actuelle ne suit plus.
L'autre volet de l'équation, c'est la prévisibilité. Les municipalités répètent depuis des années que la gestion par appels de projets — où l'on dépose un dossier, où l'on attend, où l'on recommence — est coûteuse en temps, en ingénierie et en énergie politique. Une ville qui doit convaincre à chaque cycle électoral n'a pas de plan; elle a une série de paris.
Pourquoi Saguenay, précisément
Saguenay n'est pas une municipalité comme les autres dans l'échiquier québécois. C'est une ville fusionnée de plus de 140 000 habitants, étalée sur un vaste territoire, héritée de trois pôles urbains distincts — Chicoutimi, Jonquière, La Baie — qui ont chacun leurs infrastructures, leurs équipements, leurs attentes. Autrement dit : les coûts fixes d'une grande ville, avec une densité et une assiette fiscale qui ne suivent pas toujours.
S'ajoute à cela une économie régionale encore fortement adossée aux ressources et à la grande industrie. L'actualité récente le rappelle sans ménagement : Radio-Canada rapportait cette semaine un nouvel arrêt de production à l'usine Kénogami de Domtar, fermée du 6 au 20 octobre, les employés ayant été informés un lundi matin. Ce genre de nouvelle, devenue presque banale dans les papetières québécoises, pèse lourd dans le calcul d'une ville : chaque arrêt fragilise des ménages, des fournisseurs, et à terme des revenus fonciers.
C'est dans ce contexte qu'une municipalité cherche à sécuriser ce qui relève de Québec : routes, équipements collectifs, soutien au développement économique, services publics. Le message implicite de la démarche du maire Boivin est le suivant : la région ne peut pas absorber seule des cycles industriels dont elle ne contrôle ni les prix, ni les marchés, ni les décisions de sièges sociaux.
La santé, ce dossier que la Ville ne peut pas régler
Un élément échappe totalement au pouvoir municipal, et il domine pourtant l'actualité régionale : la santé. Radio-Canada rapportait cette semaine que des avis ont été envoyés à quelque 8000 patients touchés par des tests erronés en pathologie, dans un dossier où des procédures judiciaires visent le CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean et le D<sup>r</sup> Florin Ioan Mija. Le même réseau signalait la fermeture temporaire du département d'inhalothérapie à l'hôpital de Chicoutimi, après un dégât d'eau ayant nécessité des travaux pour vérifier la présence d'amiante.
Ces deux nouvelles n'ont rien à voir l'une avec l'autre, sinon ceci : elles illustrent l'état d'un réseau vieillissant et sous tension, et elles se produisent dans des installations qu'aucune ville ne gère. Un maire peut réclamer, plaider, écrire des lettres. Il ne peut pas rénover un hôpital ni corriger un système de laboratoire.
Même logique du côté des enjeux sociaux. À Roberval, le maire Jean-François Boily s'est dit préoccupé par la hausse des coûts liés à l'itinérance et presse le gouvernement d'agir sur les causes, selon Radio-Canada. C'est l'un des symptômes les plus nets du déséquilibre actuel : les municipalités encaissent les effets visibles d'une crise — sécurité, propreté, services d'urgence, cohabitation — sans disposer des outils qui la règlent, soit le logement, la santé mentale et les services sociaux.
Ce que peut vraiment un député régional
Il faut être honnête sur la marge de manœuvre. Un député d'opposition dispose d'une tribune, d'un droit de question et d'une capacité d'influence sur l'opinion. Un député du parti au pouvoir a accès aux ministres, mais rarement au chéquier. Les arbitrages budgétaires se font au Conseil du trésor, sur la base de critères souvent techniques, et le poids démographique d'une région pèse lourd dans les modèles de répartition.
Le Saguenay–Lac-Saint-Jean compte cinq circonscriptions. C'est peu à l'échelle des 125 sièges de l'Assemblée nationale, mais assez pour que la région soit historiquement courtisée, notamment parce qu'elle a la réputation de changer d'allégeance. Les campagnes y sont donc scrutées de près — y compris par les formations marginales : Radio-Canada s'est intéressé aux trois partis émergents qui tentent de faire campagne dans l'ombre des grandes machines, un exercice qui en dit long sur la difficulté de percer un système électoral uninominal.
Sur le terrain, les thèmes varient d'une circonscription à l'autre. Dans Roberval, toujours selon Radio-Canada, la forêt domine les préoccupations des candidats, devant l'agriculture, les aînés et les infrastructures municipales. Cette hiérarchie n'est pas la même à Chicoutimi ou à Jonquière — ce qui complique la fabrication d'un front régional commun, pourtant la seule stratégie qui donne un réel poids politique.
Le vrai test viendra après le 5 octobre
Une liste de demandes déposée en campagne a une valeur limitée en soi. Les engagements arrachés en septembre se mesurent au premier budget provincial, puis au deuxième. L'indicateur à surveiller n'est donc pas le nombre de promesses, mais leur nature : une annonce ponctuelle pour un projet précis n'a pas la même portée qu'un changement de règles de financement, un transfert récurrent ou une indexation.
La démarche du maire Boivin aura au moins eu le mérite de rendre l'arbitrage visible. Elle force les candidats à dire ce qu'ils retiennent de la liste, ce qu'ils écartent, et surtout avec quel argent. Pour les électeurs du Saguenay–Lac-Saint-Jean, c'est probablement la question la plus utile à poser d'ici le scrutin : non pas « êtes-vous pour? », mais « quand, combien, et qui signe? ».
