Culture

Catherine Ringer, la voix qui a fait entrer le théâtre dans le rock français

La chanteuse des Rita Mitsouko est morte à 68 ans. Avec Fred Chichin, elle avait inventé une pop-rock française insolente, dansante et théâtrale, dont l'écho ne s'est jamais tu.

Catherine Ringer, la voix qui a fait entrer le théâtre dans le rock français

La nouvelle est tombée le mardi 15 septembre : Catherine Ringer est morte à l'âge de 68 ans. Le Monde et Le Figaro ont confirmé le décès de la chanteuse, Le Figaro citant son manager. Avec elle disparaît la moitié survivante d'un duo qui a durablement déréglé les codes de la chanson française : Les Rita Mitsouko, fondés à la fin des années 1970 avec Fred Chichin, emporté par un cancer en novembre 2007.

Il y a des groupes qu'on résume à deux ou trois refrains. Celui-là a eu ses tubes — « Marcia Baïla », « Andy », « C'est comme ça », « Le Petit Train » — mais il a surtout légué une méthode : mélanger sans complexe le rock, la variété, le tango, le funk, l'opérette et l'électronique, et assumer la scène comme un théâtre plutôt que comme une tribune.

Une rencontre entre une saltimbanque et un guitariste punk

Leurs trajectoires n'avaient a priori rien pour se croiser. Catherine Ringer, née en 1957, fille du peintre Sam Ringer, rescapé de la Shoah, avait grandi dans un milieu d'artistes et s'était formée à la danse et au chant lyrique. Elle avait multiplié les expériences en marge : théâtre d'avant-garde, performances, petits emplois du cinéma pornographique qu'elle n'a jamais reniés — au contraire, elle en fera plus tard une arme, notamment lorsque des responsables politiques d'extrême droite ont cru l'humilier avec ce passé.

Fred Chichin, lui, venait du rock électrique : guitariste passé par la scène punk et new wave parisienne, il avait croisé les groupes Gazoline puis Taxi Girl. Leur rencontre, au tournant des années 1980 dans le Paris des squats et des lieux alternatifs, produit un attelage rare : une chanteuse formée au geste et à la voix projetée, un instrumentiste obsédé par le son, les machines et l'économie de moyens.

Le nom du groupe, hommage détourné et un peu absurde à l'actrice Rita Hayworth et à l'univers japonisant, annonçait déjà le programme : un art du collage, du clin d'œil et de la dérision.

« Marcia Baïla », un tube funèbre

Le premier album, paru en 1984, contient la chanson qui va tout changer. « Marcia Baïla » est un hommage à Marcia Moretto, chorégraphe argentine installée à Paris, morte d'un cancer au début des années 1980. Le texte est d'une crudité inhabituelle pour un succès radiophonique : on y parle de la maladie qui ronge, on y nomme la mort, et pourtant tout le monde danse.

Ce paradoxe est la signature du duo. Les Rita Mitsouko ont prouvé qu'on pouvait glisser dans un tube des sujets que la variété évitait : le deuil, la violence, la haine ordinaire (« Y'a d'la haine », bien plus tard), et même la déportation, évoquée à mots choisis dans « Le Petit Train ». Cette chanson, portée par un air faussement enjoué, raconte le convoi qui emmène « les Juifs de la Zone » — une manière détournée, presque enfantine, d'aborder l'histoire familiale de Catherine Ringer.

L'autre rupture est visuelle. À l'heure où les clips deviennent l'arme principale de l'industrie musicale, le groupe s'associe à des créateurs d'images qui vont fixer son iconographie, dont le photographe et réalisateur Jean-Baptiste Mondino. Catherine Ringer y apparaît en créature costumée, maquillée à outrance, à la fois Pierrot, diva et cabotine, tandis que Fred Chichin reste impassible derrière sa guitare. Ce contraste — l'excentrique et le taciturne — devient une marque de fabrique aussi reconnaissable qu'un riff.

Une internationale discrète

On oublie souvent à quel point ce groupe très français a travaillé avec l'étranger. Le deuxième album, « The No Comprendo » (1986), est produit par Tony Visconti, l'homme des disques de David Bowie et de T. Rex. Le suivant, « Marc et Robert » (1988), est confié aux frères Ron et Russell Mael, cerveaux de Sparks, le duo américain du rock cérébral et pince-sans-rire, avec qui Catherine Ringer chante en duo.

Ces alliances ne relèvent pas du name-dropping : elles disent une ambition esthétique. Les Rita Mitsouko voulaient sonner comme un groupe international sans renoncer au français, langue qu'ils traitaient comme une matière rythmique, à coups de syllabes claquées, de répétitions et de fausses comptines. C'était une réponse, en creux, au complexe d'infériorité d'une partie du rock hexagonal, longtemps persuadé qu'il fallait chanter en anglais pour exister.

La suite de la discographie — « Système D » (1993), « Acid Tango » (2000), « Cool Frénésie » (2002), puis « Variéty » (2007) — alterne les succès et les périodes plus confidentielles, avec une constante : le refus de refaire la même chose. Le duo a traversé l'arrivée du sampling, de la techno, du retour du rock de garage, en intégrant chaque fois quelque chose sans jamais se costumer en jeune.

L'épreuve de 2007 et la deuxième vie

La mort de Fred Chichin, en novembre 2007, alors que « Variéty » venait de paraître, brise le dispositif. Le groupe était un couple de scène et de vie, un système clos où chacun tenait un rôle précis. Catherine Ringer choisit malgré tout de remonter sur les planches, d'abord pour honorer les concerts prévus, puis pour continuer sous son propre nom.

Dans une archive du 5 mai 2011 que Le Monde a republiée après l'annonce du décès, on la retrouve précisément à ce moment charnière : la sortie de « Ring n' Roll », son premier album solo, quatre ans après la disparition de son alter ego. Elle y affiche une formule qui résume son tempérament : « y a pas d'malheur, y a d'la vie ». Un second disque personnel, « Chroniques et Fantaisies », suivra en 2017, aux côtés d'un travail plus dispersé — théâtre musical, collaborations, hommages à ses aînés de la chanson.

Cette deuxième carrière n'a jamais atteint l'ampleur populaire des Rita Mitsouko, et il y a une logique là-dedans : ce que le duo avait produit relevait d'une chimie, pas d'une addition. Mais elle a permis à Catherine Ringer de sortir du rôle de veuve de scène pour redevenir ce qu'elle avait toujours été : une interprète au sens fort, capable de passer du cri au murmure dans la même mesure.

Ce qui reste

L'héritage des Rita Mitsouko est aujourd'hui partout, souvent sans qu'on le nomme. Toute une génération de projets francophones qui assument le kitsch, le déguisement, l'ironie et la piste de danse — de la pop française théâtralisée des années 2010 aux scènes électro-chanson — travaille dans un sillon que ce duo a creusé à la pioche, à une époque où le sérieux était la norme du rock et où la variété ne se mêlait pas de sujets graves.

Il reste aussi une leçon de production : deux personnes, un home-studio, beaucoup de bricolage, et des disques qui sonnent encore. Fred Chichin faisait figure d'artisan du son bien avant que la fabrication à domicile devienne l'ordinaire de la musique populaire.

Et il reste la voix. Un timbre reconnaissable en une seconde, un vibrato qu'on a parfois jugé trop appuyé et qui était en réalité un choix : celui de chanter comme on joue un rôle, avec l'emphase du plateau plutôt que la retenue du studio. Cette voix a fait entrer le théâtre dans le rock français, et l'humour dans la gravité. Quarante ans après « Marcia Baïla », elle continue de faire danser des gens sur une chanson qui parle de mourir.