Pendant deux décennies, la carte des atteintes à la liberté académique semblait assez lisible : d'un côté, les régimes autoritaires où l'on emprisonne un sociologue, ferme une université privée jugée trop critique ou interdit aux femmes de fréquenter les salles de cours; de l'autre, les démocraties libérales où les débats portaient plutôt sur le financement, la précarité des chargés de cours ou les querelles autour de conférenciers controversés. Cette géographie rassurante ne tient plus.
C'est le constat central du plus récent rapport annuel de Scholars at Risk, réseau international basé à l'Université de New York qui documente depuis 2011 les atteintes à la communauté universitaire mondiale grâce à son projet de veille sur la liberté académique. Comme le rapportait University Affairs, l'organisation observe que les attaques contre l'enseignement supérieur se répandent à l'échelle du globe — et qu'elles ne sont plus l'apanage des États autoritaires. L'érosion de l'autonomie institutionnelle dans des pays qui servaient de référence force désormais les autres démocraties, dont le Canada, à se demander ce qu'elles défendent réellement.
Ce que documente le rapport
La méthodologie de Scholars at Risk consiste à recenser, un cas à la fois, les épisodes vérifiables : assassinats et violences contre des chercheurs ou des étudiants, arrestations et poursuites judiciaires, congédiements et pertes de poste, restrictions de déplacement, fermetures d'établissements, répression de manifestations sur les campus. L'accumulation dessine des tendances que les rapports successifs, publiés sous le titre Free to Think, suivent année après année.
Les cas les plus violents restent concentrés dans les zones de conflit et sous les régimes les plus fermés. La destruction du système universitaire à Gaza, l'exclusion des femmes de l'enseignement supérieur en Afghanistan, les vagues de licenciements et de procès en Turquie depuis 2016, la fermeture autoritaire d'universités privées au Nicaragua, la pression policière sur les campus en Iran, en Biélorussie ou en Birmanie : ce sont ces dossiers qui occupent le cœur du travail de terrain des organisations de défense des chercheurs.
Mais le déplacement du curseur se joue ailleurs. Depuis quelques années, les indices comparatifs — au premier chef l'Academic Freedom Index produit par des chercheurs de l'Université Friedrich-Alexander d'Erlangen-Nuremberg avec les données de l'institut V-Dem — signalent des reculs mesurables dans des pays qui ne figuraient pas sur les listes de surveillance : l'Inde, l'Europe centrale, et plus récemment les États-Unis.
Le levier du financement et des visas
Le cas américain est devenu le plus étudié, parce qu'il illustre une mécanique nouvelle. La répression classique passe par la police et les tribunaux. La pression contemporaine, dans une démocratie, passe par les budgets, les statuts d'immigration et les conditions administratives.
Gels de subventions de recherche fédérales, enquêtes multiples visant des établissements précis, négociations où l'accès aux fonds publics est conditionné à des engagements sur la gouvernance interne, les programmes ou les politiques d'admission : le mécanisme ne suppose aucune loi liberticide. Il suffit de faire du financement un instrument de négociation sur des questions qui relevaient jusqu'ici de l'autonomie des universités. Les grandes institutions dépendantes des fonds publics pour leurs laboratoires découvrent qu'un robinet fermé produit des effets plus rapides qu'une censure formelle.
Le second levier touche les personnes. The PIE News rapportait récemment que de larges pans du réseau collégial et universitaire américain ont suspendu les stages et placements offerts aux étudiants internationaux, à moins qu'ils ne soient strictement exigés pour l'obtention du diplôme, après des avertissements de l'administration fédérale sur l'application des règles du Curricular Practical Training. Il s'agit d'un point technique du droit de l'immigration; ses conséquences sont concrètes. Un étudiant étranger en génie, en santé publique ou en travail social qui ne peut plus faire de stage voit la valeur de son diplôme amputée — et les établissements, par prudence juridique, coupent avant d'être contraints.
Ce réflexe d'autoprotection est peut-être l'effet le plus insidieux. Quand une université annule un stage, retire une page web, met en veille un programme ou conseille à un chercheur étranger de ne pas voyager, il n'y a pas d'interdiction : il y a anticipation. L'autocensure institutionnelle ne laisse pas de trace dans les statistiques de répression.
Une bataille européenne sur l'autonomie
L'Europe n'échappe pas au débat, mais il y prend une autre forme. À la conférence de l'European Association for International Education tenue à Glasgow, des dirigeants du secteur venus du Royaume-Uni, d'Allemagne et de Slovénie ont affirmé, selon The PIE News, que les gouvernements affinent leurs stratégies d'internationalisation autour de l'attraction et de la rétention de talents — mais que les universités continuent d'exiger, et de considérer comme non négociable, la marge nécessaire pour fixer elles-mêmes leur trajectoire.
La formule mérite d'être prise au sérieux. Une stratégie nationale de "talents" est légitime : les États financent, ils veulent des retombées. Mais lorsqu'un gouvernement décide quels domaines sont utiles, quels étudiants sont désirables et quels partenariats internationaux sont acceptables, il définit indirectement le contenu de la recherche et de l'enseignement. La frontière entre pilotage et ingérence est étroite, et c'est précisément là que se déroule le conflit actuel dans plusieurs démocraties européennes, sur fond de compressions budgétaires et de plafonds imposés au recrutement international.
Le précédent hongrois hante ces discussions : l'Université d'Europe centrale, contrainte de transférer l'essentiel de ses programmes de Budapest à Vienne, reste le cas d'école d'un établissement chassé non par la force, mais par une modification ciblée de la loi sur l'enseignement supérieur.
Une contre-tendance : les campus qui organisent l'accueil
Toutes les nouvelles ne vont pas dans le même sens. Toujours selon The PIE News, le maire de Londres s'est associé aux universités de la capitale, à la police métropolitaine et à Transport for London pour offrir un accueil coordonné aux étudiants internationaux qui arrivent au Royaume-Uni. Le geste est en partie promotionnel, dans un marché de la mobilité étudiante devenu très compétitif; il n'en signale pas moins un choix politique inverse de celui du resserrement.
Et la défense de la liberté d'expression académique ne commence pas à l'université. Dans une tribune publiée par The 74, on rappelle que les journaux étudiants sont l'un des rares lieux où les élèves du secondaire apprennent réellement à penser de façon critique, à écrire clairement et à exercer leur rôle de citoyens — des compétences que des dizaines d'États américains ont inscrites dans leur définition du diplômé idéal, tout en laissant dépérir les salles de rédaction scolaires. On ne défend pas l'autonomie universitaire à vingt ans si l'on n'a jamais appris à quinze ans ce que coûte une question qui dérange.
Pourquoi cela compte au-delà des campus
L'enjeu n'est pas corporatiste. Une université dont on peut suspendre les fonds au gré d'un différend politique produit une recherche prudente. Un chercheur dont le visa dépend de son silence publie moins. Un institut qui retire ses données climatiques, épidémiologiques ou électorales d'un site public appauvrit le débat démocratique tout entier.
La leçon des rapports de Scholars at Risk est que la liberté académique n'est pas un acquis institutionnel : c'est une pratique qui s'entretient, et qui se perd par étapes administratives banales bien avant de se perdre par la force. Dans les démocraties, le premier signe n'est pas l'arrestation d'un professeur. C'est le moment où une administration universitaire décide, d'elle-même, qu'il vaut mieux ne pas.
