Un sommet sur invitation, des gestionnaires de fonds réunissant des centaines de milliards de dollars, des ministres, des chefs d'entreprise, et une liste de projets présentés comme « prêts à construire » : mines critiques, corridors énergétiques, infrastructures. C'est le décor du Sommet canadien de l'investissement 2026, organisé par le premier ministre Mark Carney en partenariat avec des gestionnaires de caisses de retraite publiques. Or, ce décor a été percuté par une objection qui n'est pas d'ordre technique, mais juridique et politique : plusieurs Premières Nations affirment que les ressources mises en vitrine ne relèvent pas de la prérogative d'Ottawa.
La formule la plus nette est venue de la Nation Anishinabek, dont la cheffe du Grand Conseil, Linda Debassige, a soutenu que les ressources situées sur les terres visées par les traités des Grands Lacs « ne sont pas les leurs à céder », selon la déclaration diffusée par Anishinabek News et rapportée par APTN News. Sa position ne consiste pas à rejeter tout développement : elle affirme que la confiance doit être bâtie avant l'investissement, et non après l'annonce. Autrement dit, l'ordre des opérations est inversé lorsqu'un État vend un territoire à des investisseurs avant d'avoir obtenu l'accord de ceux qui détiennent des droits sur ce territoire.
Deux voix, un même argument
Le même jour, la Première Nation de Neskantaga, dans le Nord-Ouest de l'Ontario, a dénoncé la présentation de projets miniers dans le secteur du Cercle de feu, selon Radio-Canada. Le message tenait en une phrase : « Nos ressources ne sont pas à vendre. » Neskantaga est une communauté éloignée, accessible par avion, connue pour avoir vécu l'un des plus longs avis d'ébullition d'eau de l'histoire canadienne. Le contraste est frappant : on propose des milliards de capitaux pour extraire du nickel, du chrome et du cuivre dans un bassin hydrographique dont dépendent des communautés qui, pendant des décennies, n'ont pas eu d'eau potable fiable.
Ce n'est pas un détail rhétorique. C'est le cœur de l'argument. Lorsque les gouvernements parlent de « certitude » pour les investisseurs, les nations concernées répondent qu'elles réclament, elles aussi, de la certitude : sur l'eau, sur les caribous, sur les régimes hydriques des tourbières, sur les retombées, sur leur capacité à dire non.
Le mot qui divise : consentement
Le vocabulaire juridique international existe depuis longtemps. La Convention 169 de l'Organisation internationale du travail, adoptée en 1989, impose la consultation des peuples autochtones. La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, adoptée en 2007, va plus loin : ses articles 19 et 32 exigent un consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause, avant l'approbation de projets touchant les terres, territoires et ressources.
C'est là que la bataille d'interprétation se joue, partout sur la planète. Les États lisent généralement le consentement comme un objectif à rechercher de bonne foi, sans droit de veto. Les organisations autochtones y voient un seuil : sans accord, pas de projet. Le droit canadien, lui, a bâti au fil des arrêts une obligation de consulter et d'accommoder, et a reconnu en 2014, dans l'affaire Tsilhqot'in, l'existence d'un titre autochtone impliquant, sur les terres visées, l'exigence du consentement — sauf justification exceptionnelle. Entre l'obligation de consulter et le consentement, il reste un espace gris dans lequel s'engouffrent les chantiers.
Le contexte récent a rendu cet espace explosif. Les législations adoptées en 2025 pour accélérer les « projets d'intérêt national » — à Ottawa comme à Queen's Park — ont été perçues par de nombreuses nations comme une façon de raccourcir les évaluations et de contourner les processus de consultation. Le Sommet de l'investissement apparaît, dans cette lecture, comme la vitrine commerciale d'un cadre législatif déjà contesté.
En Colombie-Britannique, la contre-offensive de la « certitude »
À l'autre bout du pays, le débat a pris une tournure différente mais convergente. Onze anciens procureurs généraux et ministres de la Justice de la Colombie-Britannique ont signé une intervention publique pour défendre les traités modernes, rapporte Radio-Canada. Leur argument mérite d'être entendu par les milieux financiers : ce sont précisément les traités négociés, avec leurs titres clarifiés, leurs régimes de gouvernance et leurs mécanismes de partage de revenus, qui produisent la sécurité juridique que les investisseurs recherchent. À l'inverse, l'absence d'entente laisse les projets exposés aux contestations judiciaires, parfois pendant vingt ans.
Cette prise de position s'inscrit dans une séquence où la loi provinciale sur la déclaration des droits des peuples autochtones, adoptée en 2019, est attaquée par ceux qui l'accusent de créer de l'incertitude, notamment après des décisions judiciaires reconnaissant des titres sur des terres aujourd'hui urbanisées. Le message des anciens ministres renverse la charge de la preuve : l'incertitude n'est pas créée par la reconnaissance des droits, elle est créée par leur négation prolongée.
Le précédent Churchill Falls
Pour saisir pourquoi la méfiance est si profonde, il faut regarder les mégaprojets réalisés sans consentement. Le cas de Churchill Falls, au Labrador, est redevenu d'actualité : les Innus réclament des excuses officielles et la reconnaissance du préjudice subi, selon Radio-Canada, alors que l'avenir du contrat d'électricité est renégocié. Le réservoir mis en eau à la fin des années 1960 a inondé des territoires de chasse, des sépultures et des lieux de vie, sans que les familles innues aient été consultées, encore moins indemnisées à l'époque. Dans la même région, une exposition consacrée à la présence innue au Labrador, d'abord annulée après un différend sur la chronologie de cette présence, sera finalement présentée. Ces deux histoires racontent la même chose : la reconnaissance historique et la reconnaissance économique avancent ensemble, ou pas du tout.
Un débat qui traverse les continents
Le même affrontement se rejoue ailleurs, avec des mots locaux. En Norvège, la Cour suprême a jugé en 2021 que les permis d'un vaste parc éolien à Fosen violaient les droits culturels des éleveurs de rennes sámis, forçant l'État à négocier des années après la mise en service des turbines : un cas d'école de projet « vert » construit d'abord, légalisé ensuite. En Australie, la destruction de grottes de 46 000 ans à Juukan Gorge par une minière en 2020 a provoqué une enquête parlementaire et une réforme du patrimoine autochtone, tout en laissant intacte la question de fond du droit de refus dans le régime de native title. La politique australienne montre par ailleurs à quel point le sujet reste polarisé : le Guardian rapportait cette semaine encore des échanges virulents au Parlement fédéral autour de propos tenus sur les Autochtones par la cheffe d'un parti de droite.
Ce que cela déplace vraiment
L'argument des nations signataires de traités des Grands Lacs n'est pas un argument d'opposition au développement. Il porte sur la titularité : un État ne peut offrir en garantie ce qu'il ne détient pas seul. Formulé ainsi, il devient un enjeu de diligence raisonnable pour les caisses de retraite et les fonds souverains présents au sommet. Un projet annoncé sans entente n'est pas un projet accéléré ; c'est un projet dont le risque a été déplacé vers les investisseurs et les tribunaux.
C'est d'autant plus vrai que le contexte macroéconomique pousse à la vitesse. Le gouvernement Carney cherche à diversifier ses partenariats, notamment vers l'Europe, dans un climat commercial tendu avec Washington, et met de l'avant l'ouverture d'actifs publics au capital privé, y compris dans les aéroports, comme le rapportait le Financial Post. Mais la logique du capital patient se heurte ici à une exigence de temps différente : celle de la négociation politique de nation à nation.
La suite se mesurera à des signes concrets. Des ententes de participation au capital plutôt que de simples redevances. Des consentements consignés avant les annonces plutôt qu'après. Et, dans le cas de Neskantaga, une réponse à une question toute simple qui précède tout plan minier : l'eau du robinet est-elle potable ?
