Premières nations

Cliniques des centres d'amitié : le RCAAQ invite les chefs politiques à venir voir ce qui marche

Le Regroupement des centres d'amitié autochtones du Québec ouvre les portes de ses cliniques aux chefs politiques : une façon de montrer que des soins culturellement sécurisants existent déjà en ville.

Cliniques des centres d'amitié : le RCAAQ invite les chefs politiques à venir voir ce qui marche

C'est une invitation à la fois simple et politique : venez voir. Le Regroupement des centres d'amitié autochtones du Québec (RCAAQ) convie les chefs de partis et décideurs à franchir le seuil de ses cliniques de santé et de services sociaux, comme l'a rapporté Radio-Canada dans sa section Espaces autochtones. Le message tient en une phrase : les solutions aux inégalités de santé vécues par les Autochtones en milieu urbain ne sont pas à inventer, elles fonctionnent déjà — à petite échelle, avec des budgets fragiles et une reconnaissance incomplète.

Derrière la tournée proposée, il y a un enjeu de fond pour le réseau : sortir du statut de projet-pilote perpétuel. Les cliniques des centres d'amitié ne sont ni des établissements du réseau public, ni des services de communauté sur réserve financés par Ottawa. Elles occupent un espace intermédiaire, celui des villes, là où vit aujourd'hui une part considérable de la population autochtone du Québec, et là où les repères institutionnels sont les plus flous.

Ce que fait, concrètement, une clinique de centre d'amitié

Le modèle le plus connu est celui de la clinique Minowé, née au Centre d'amitié autochtone de Val-d'Or au début des années 2010, en partenariat avec le réseau public régional de santé et de services sociaux. Le principe : des services de première ligne — infirmières, travail social, soutien psychosocial, périnatalité, prévention — offerts dans un lieu autochtone, avec du personnel autochtone ou formé à la sécurisation culturelle, et avec la possibilité de recourir à des approches traditionnelles.

Le modèle a ensuite essaimé. La clinique Acokan, à La Tuque, en est un autre exemple souvent cité par le RCAAQ, qui a travaillé à transposer la formule dans d'autres centres d'amitié du Québec, de Trois-Rivières à Sept-Îles en passant par la région de Québec. Chaque clinique s'ajuste à son milieu : ici, la proximité avec les communautés atikamekw; là, une population innue, crie, anishinabe, inuit ou métisse, souvent multiculturelle au sens autochtone du terme, dans une même salle d'attente.

Ce qui distingue ces lieux n'est pas seulement l'offre clinique. C'est l'absence de sas administratif intimidant, la possibilité d'arriver sans rendez-vous, la présence d'intervenants qui connaissent les familles, la langue, l'histoire des placements et des pensionnats. Autrement dit : un environnement où le patient n'a pas à commencer par se défendre d'être qui il est.

Pourquoi le milieu urbain est l'angle mort

Les grands chantiers de la santé autochtone au Québec ont longtemps été pensés en fonction des communautés : ententes de financement fédérales, dispensaires, conseils de bande, régies régionales comme celles du Nunavik ou des Terres-cries-de-la-Baie-James. Ce cadre laisse une zone grise pour les personnes qui habitent à Val-d'Or, Roberval, Joliette, Maniwaki, Montréal ou Québec — que ce soit par choix, pour les études, pour le travail, pour fuir une crise du logement ou une situation de violence.

Ces personnes relèvent, en théorie, du réseau public québécois. En pratique, plusieurs y entrent peu, tard, ou seulement par l'urgence. Les obstacles sont documentés depuis des années : barrière linguistique, méfiance héritée d'expériences de discrimination, crainte du signalement à la protection de la jeunesse, absence de transport, instabilité résidentielle, complexité des cartes et des couvertures d'assurance entre régimes fédéral et provincial.

La Commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics — la commission Viens, dont le rapport a été déposé en 2019 — avait précisément conclu à une discrimination systémique dans l'accès aux services publics, incluant la santé et les services sociaux, et recommandé de soutenir des services adaptés en milieu urbain. C'est ce corpus de recommandations que le RCAAQ ramène sur la table en ouvrant ses portes : non pas une demande nouvelle, mais une demande jamais complètement honorée.

La sécurisation culturelle, d'un concept à une ligne budgétaire

Depuis la mort de Joyce Echaquan à l'hôpital de Joliette en septembre 2020, l'expression « sécurisation culturelle » s'est imposée dans le vocabulaire politique québécois. Les communautés atikamekw ont porté le Principe de Joyce, qui réclame la garantie d'un accès équitable aux soins et la reconnaissance des savoirs autochtones en santé. Le gouvernement du Québec a, pour sa part, refusé d'inscrire la notion de racisme systémique, tout en s'engageant à des mesures d'adaptation des services.

Six ans plus tard, l'écart persiste entre la formation ponctuelle du personnel — utile, mais fragile — et l'existence de lieux de soins dirigés par des organisations autochtones. C'est là que le plaidoyer des centres d'amitié prend son sens : la sécurisation culturelle cesse d'être une sensibilisation offerte aux professionnels pour devenir une infrastructure, avec des postes, des locaux, des ententes de service et un financement récurrent.

Le rappel de l'actualité judiciaire récente donne à cette revendication une résonance particulière. À La Tuque, le 12 septembre, Chantal Charest a été reconnue coupable de voies de fait et de séquestration à l'endroit de trois enfants atikamekw dont elle avait la garde en famille d'accueil dans les années 2000, une affaire suivie par Mon La Tuque et commentée par Le Nouvelliste, qui a salué la dignité des victimes. Ces procès rappellent que la confiance envers les institutions ne se décrète pas : elle se reconstruit service par service, souvent par des organisations issues du milieu.

L'argument que le RCAAQ veut faire entendre

En invitant les chefs politiques, le réseau mise sur un effet difficile à obtenir dans une commission parlementaire : la démonstration physique. Voir une salle d'attente, une cuisine communautaire, un bureau d'infirmière partagé avec une intervenante psychosociale, entendre une usagère expliquer pourquoi elle vient ici plutôt qu'à l'hôpital. Le calcul est aussi budgétaire : les cliniques font valoir qu'elles détectent tôt, qu'elles évitent des visites à l'urgence, qu'elles réduisent les ruptures de suivi en grossesse ou en santé mentale, et qu'elles accompagnent les patients dans les dédales administratifs.

Trois demandes reviennent généralement dans le discours du mouvement des centres d'amitié : un financement pluriannuel plutôt que par projets, une reconnaissance formelle du rôle de première ligne de ces cliniques dans l'organisation des soins, et une place à la table lors de la planification régionale — un enjeu accentué par la centralisation en cours du réseau québécois de la santé au sein de Santé Québec.

Ce qui pourrait changer

À court terme, une visite ne garantit rien. Mais le contexte lui donne du poids : réorganisation du réseau de la santé, pénurie de main-d'œuvre qui pousse les établissements à chercher des partenaires locaux, et pression politique persistante autour du Principe de Joyce. Si les cliniques des centres d'amitié obtenaient un statut stable dans l'architecture des soins de première ligne, le Québec passerait d'une logique de tolérance à une logique de mandat.

Et le débat dépasse le Québec. Ailleurs au pays, des organisations autochtones urbaines et des centres d'amitié tiennent depuis longtemps des cliniques et des programmes de santé reconnus comme des acteurs du réseau, ce qui alimente l'argumentaire de comparaison. Ici, la question posée aux chefs est plus modeste et plus concrète : accepterez-vous de venir constater que l'infrastructure existe déjà, et de décider si elle mérite autre chose que la survie annuelle?