Lanaudière

Saint-Paul mise 6 M$ sur le sport et le commerce au boulevard de l'Industrie

La pelletée de terre d'un complexe de 14 000 pieds carrés réunissant Sportdek et Guidi.co confirme la vocation du corridor commercial qui relie Joliette à Saint-Paul.

Saint-Paul mise 6 M$ sur le sport et le commerce au boulevard de l'Industrie

Une pelletée de terre, un terrain vague au 600, boulevard de l'Industrie, et un chiffre : plus de 6 millions de dollars. C'est le résumé le plus sec du chantier lancé à Saint-Paul, dans la MRC de Joliette, pour ériger un complexe commercial et sportif de 14 000 pieds carrés qui réunira sous un même toit les entreprises Sportdek et Guidi.co. Le média local Mon Joliette, qui a rapporté l'événement, précise que la superficie sera répartie sur plusieurs espaces.

Derrière la formalité protocolaire, il y a un signal plus intéressant : celui d'un corridor routier qui continue de se densifier, et d'une couronne nord de Joliette qui capte une part croissante des investissements privés de la région.

Un chantier privé dans un corridor déjà stratégique

Le boulevard de l'Industrie n'est pas une rue anonyme. Il constitue l'axe commercial le plus fréquenté du Grand Joliette, celui qui aligne concessionnaires, quincailleries, entrepôts et bannières de grande surface avant de franchir la limite municipale vers Saint-Paul. Pour une entreprise, s'y installer, c'est acheter de la visibilité automobile et un accès rapide à l'autoroute 31 puis à la 40 — donc à Montréal, à moins d'une heure en dehors des heures de pointe.

C'est aussi, pour une municipalité de la taille de Saint-Paul — un peu plus de 5 000 résidents —, une source de revenus fonciers non résidentiels qui pèse lourd dans un budget local. Chaque bâtiment commercial ajouté sur ce tronçon élargit l'assiette fiscale sans exiger les mêmes services que le développement résidentiel : pas d'écoles supplémentaires, pas de parcs de quartier, un déneigement et une collecte concentrés sur un axe déjà desservi. Les municipalités de banlieue périurbaine du Québec courent après ce type de contribuable depuis vingt ans.

Le montage demeure, à ce stade, un projet strictement privé. Aucun programme gouvernemental n'a été associé publiquement au chantier, et les promoteurs n'ont pas détaillé l'échéancier d'ouverture ni le nombre d'emplois attendus. Ce sont deux éléments à suivre : dans les projets de cette ampleur, la création d'emplois annoncée à la pelletée de terre et celle constatée deux ans plus tard divergent souvent.

Deux locataires, une même logique de mutualisation

Le modèle retenu — deux entreprises distinctes partageant un bâtiment neuf, avec une composante sportive et une composante commerciale — s'est banalisé au Québec depuis la fin de la pandémie. Il répond à une contrainte très concrète : le coût de construction. Selon les indices publiés par Statistique Canada, le prix de construction des bâtiments non résidentiels a bondi de plus de 40 % dans les grands centres canadiens depuis 2020. Un promoteur seul hésite; deux occupants qui se partagent la structure, le stationnement, la mécanique du bâtiment et parfois l'accueil rendent le projet finançable.

Dans le cas de Saint-Paul, la présence d'un volet sportif privé mérite d'être soulignée. L'offre sportive de la MRC de Joliette repose largement sur des équipements publics — arénas municipaux, centres communautaires, plateaux scolaires — dont l'horaire de pointe est saturé de 17 h à 22 h en semaine. Le Centre Marcel-Bonin, où les Prédateurs de Joliette ont amorcé leur saison dans la Ligue de hockey junior AAA du Québec devant 763 spectateurs selon Mon Joliette, illustre bien cette économie du sport local : des infrastructures municipales qui servent à la fois le sport d'élite régional, le mineur et le loisir adulte, avec une compétition féroce pour les plages horaires.

Quand le privé ajoute des surfaces — terrains intérieurs, plateaux d'entraînement, espaces multisports —, il ne remplace pas le réseau public : il en absorbe les débordements, à un tarif différent. C'est le principal effet à mesurer dans les prochaines années. L'accessibilité financière de ces nouveaux plateaux déterminera s'il s'agit d'un gain collectif ou d'une offre parallèle réservée à ceux qui peuvent payer.

Une MRC qui construit pendant que l'économie hésite

Le chantier de Saint-Paul n'est pas un cas isolé. Mon Joliette rapportait quelques jours plus tôt que l'entreprise familiale Bessette, active depuis trente ans dans la région, construit de nouvelles installations et prépare son déménagement. Deux chantiers privés annoncés en une semaine dans un même bassin de population : ce n'est pas un boom, mais ce n'est pas rien non plus dans le contexte actuel.

Car le contexte, justement, n'invite pas à l'euphorie. L'inflation canadienne s'est maintenue à 3,0 % en août, selon Statistique Canada, portée notamment par les loyers, ce qui complique les paris de la Banque du Canada sur de nouvelles baisses de taux. À cela s'ajoute la guerre tarifaire : la Chambre de commerce et d'industrie Les Moulins s'est associée à la Fédération des chambres de commerce du Québec pour réclamer des allègements pour les entreprises frappées par les contre-tarifs canadiens, qui s'empilent sur les droits américains. Dans Lanaudière comme ailleurs, l'acier, l'aluminium et une partie des équipements entrant dans la construction d'un bâtiment industriel ou commercial coûtent plus cher qu'il y a deux ans.

Décider d'investir 6 millions dans ces conditions relève donc d'un pari sur la demande locale. Et ce pari s'appuie sur un fondamental solide : la croissance démographique. La couronne nord de Montréal et le sud de Lanaudière figurent parmi les territoires les plus dynamiques du Québec sur ce plan, et le Grand Joliette bénéficie de ce débordement, avec une population plus jeune et plus familiale que la moyenne régionale.

La main-d'œuvre, l'angle mort des annonces

Reste la question qui suit toutes les pelletées de terre : qui opérera ces nouveaux espaces? Les secteurs du commerce de détail et du loisir sportif comptent parmi ceux où le roulement de personnel est le plus élevé, et où les salaires d'entrée peinent à suivre le coût du logement dans la région.

Des réponses partielles se construisent en parallèle. Mon Joliette signalait qu'un partenariat entre la Formation continue du Cégep de Lanaudière et Services Québec permet à la population de suivre des formations courtes à 5 $ l'heure, pensées pour des compétences recherchées sur le marché du travail. C'est le genre d'outil discret qui détermine si un bâtiment neuf trouve du personnel ou fonctionne à effectif réduit.

Le développement économique local a d'ailleurs occupé une bonne part du débat organisé par la Chambre de commerce du Grand Joliette, où les candidats de la circonscription de Joliette se sont affrontés devant les gens d'affaires dans le cadre de la campagne électorale québécoise. Fiscalité, main-d'œuvre, transport : les mêmes variables qui décident du sort d'un projet comme celui du 600, boulevard de l'Industrie.

Ce qu'il faudra surveiller

Trois indicateurs diront si ce complexe tient ses promesses. D'abord la date de livraison réelle, à comparer avec l'échéancier annoncé — les retards de six à douze mois sont devenus la norme dans le bâtiment commercial. Ensuite la programmation sportive : tarifs, plages horaires offertes aux clubs locaux, ententes éventuelles avec les municipalités de la MRC. Enfin l'effet d'entraînement sur les terrains voisins du boulevard, où la disponibilité foncière reste l'un des atouts de Saint-Paul face à Joliette, plus dense et plus contrainte.

Une pelletée de terre ne garantit rien. Mais dans une MRC où la croissance démographique devance souvent l'offre d'équipements, un bâtiment de 14 000 pieds carrés qui combine commerce et sport n'est pas seulement un investissement privé : c'est une hypothèse sur ce que la région deviendra d'ici cinq ans.