Deux courbes qui semblent se contredire
Le chiffre a circulé discrètement cette semaine, entre deux nouvelles de campagne électorale et un reportage sur les portes ouvertes d'une caserne de pompiers : le nombre de postes vacants dans la région économique regroupant la Capitale-Nationale et la Chaudière-Appalaches s'établit désormais à 17 120, en baisse de 4,0 % par rapport au premier trimestre de 2026. C'est un deuxième recul trimestriel consécutif, comme le rapportait Ma Beauce.
Dans le même souffle, l'emploi salarié progresse légèrement dans cet ensemble, de 0,2 %. Et le détail est celui qui mérite l'attention : cette progression est entièrement portée par la Chaudière-Appalaches. Autrement dit, au nord du fleuve, l'emploi salarié stagne ou recule; au sud, il continue de grimper.
À première vue, les deux mouvements paraissent incompatibles. Moins d'offres d'emploi affichées, mais plus de personnes sur les listes de paie. En réalité, les deux indicateurs ne mesurent pas la même chose, et c'est précisément là que se trouve l'information la plus utile pour comprendre le marché du travail régional.
Ce que mesure — et ne mesure pas — un poste vacant
Les données sur les postes vacants proviennent de l'Enquête sur les postes vacants et les salaires, menée par Statistique Canada et reprise par l'Institut de la statistique du Québec. Elles comptabilisent les postes qu'un employeur cherche activement à combler à un moment donné, et pour lesquels il est prêt à embaucher.
Un poste vacant est donc une demande de travail non satisfaite. Il peut disparaître des statistiques pour deux raisons diamétralement opposées : parce qu'il a été comblé, ou parce que l'employeur a renoncé à l'afficher. Dans le premier cas, la baisse est une bonne nouvelle. Dans le second, elle signale une prudence accrue, un gel d'embauche, un carnet de commandes moins garni.
L'emploi salarié, lui, compte des personnes réellement rémunérées. Quand les deux courbes bougent en sens inverse — vacants en baisse, emploi en hausse —, l'hypothèse la plus simple est aussi la plus plausible : une partie des postes qui traînaient depuis des mois finit par trouver preneur. Le marché se dénoue.
Un marché qui se détend après des années de tension extrême
Il faut se rappeler d'où vient la Chaudière-Appalaches. Pendant la période qui a suivi la pandémie, la région a été l'une des plus tendues du Québec sur le plan de la main-d'œuvre : taux de chômage parmi les plus faibles de la province, entreprises manufacturières refusant des contrats faute de bras, municipalités de la Beauce et de Bellechasse organisant des missions de recrutement à l'étranger, usines réaménageant leurs horaires pour retenir les travailleurs expérimentés.
Cette tension n'était pas seulement conjoncturelle. Elle est démographique. La structure d'âge de la région, comme celle de la plupart des territoires hors des grands centres, pousse chaque année un contingent de travailleurs vers la retraite, sans que les cohortes entrantes suffisent à compenser. C'est le fond de scène permanent de toute discussion sur l'emploi en Chaudière-Appalaches.
Dans ce contexte, une détente du nombre de postes vacants ne signifie pas que le problème de main-d'œuvre est réglé. Elle signifie plutôt que l'écart entre ce que les employeurs cherchent et ce que le bassin de travailleurs peut fournir s'est resserré temporairement — soit parce que l'offre de travail a augmenté, soit parce que la demande a ralenti, soit, plus probablement, un mélange des deux.
Pourquoi la rive sud tire encore, et le nord moins
La divergence entre la Capitale-Nationale et la Chaudière-Appalaches est le fait le plus intéressant de ces données. Les deux territoires forment une seule région administrative aux fins de l'enquête, mais ce sont deux économies distinctes.
La région de Québec repose largement sur les services : administration publique, santé, éducation, assurances, technologies, commerce de détail, tourisme. Ce sont des secteurs sensibles aux décisions budgétaires gouvernementales et aux habitudes de consommation des ménages. Quand les budgets publics se serrent et que le pouvoir d'achat se tasse, l'embauche ralentit vite.
La Chaudière-Appalaches, elle, est d'abord un territoire de production : manufacturier léger et lourd, transformation du bois, métal, plastiques, machinerie, transport, construction, agroalimentaire. À Lévis s'ajoute une base industrielle navale et un pôle de services financiers. Dans la Beauce et les MRC voisines, on trouve une densité d'entreprises exportatrices remarquable pour une région de cette taille.
Cette économie de biens a un avantage : quand les carnets de commandes tiennent, l'embauche suit, parce que la production exige des personnes sur le plancher. Elle a aussi une vulnérabilité évidente : elle dépend des marchés extérieurs, et surtout du marché américain. Le climat commercial nord-américain des dernières années, marqué par le retour des barrières tarifaires et par une imprévisibilité chronique des règles d'accès aux États-Unis, place les manufacturiers de la région dans une posture inconfortable. Plusieurs investissent, mais en gardant une marge de sécurité. Cela se traduit souvent par un même comportement : on garde ses employés, on comble les postes essentiels, mais on cesse d'afficher les postes « au cas où ».
C'est peut-être la lecture la plus juste du décalage observé : des entreprises qui embauchent encore, mais qui embauchent de façon plus ciblée.
Un enjeu qui s'invite dans la campagne
Le sujet n'est pas passé inaperçu des candidats. Dans Beauce-Sud, le libéral Alvaro Peressutti s'est engagé à mettre sur pied une table de concertation pour cerner les besoins prioritaires de main-d'œuvre de la région, en plus de réclamer l'achèvement du prolongement de l'autoroute 73, selon Ma Beauce. Dans Beauce-Nord, Philippe Simard a fait du remplacement du pont entre Saint-Joseph-de-Beauce et Saint-Joseph-des-Érables une priorité.
Ce rapprochement entre infrastructures et main-d'œuvre n'est pas un artifice de campagne. Dans une région où les travailleurs font quotidiennement la navette entre municipalités — et souvent entre la Beauce, Lévis et Québec —, la capacité du réseau routier à absorber ces déplacements fait partie intégrante du bassin de main-d'œuvre effectif d'une usine. Un employeur de Saint-Joseph ne recrute pas dans le même rayon selon que le trajet prend vingt minutes ou quarante.
La voix patronale, elle, va changer de visage. Les Manufacturiers et Exportateurs du Québec ont annoncé la nomination de Stéfanie Tougas, juriste et analyste politique connue du public pour ses interventions sur les chaînes de Québecor, à titre de présidente-directrice générale à compter du 1er octobre, une information également relayée par Ma Beauce. Pour une région comme la Chaudière-Appalaches, dont le tissu industriel est largement composé de PME exportatrices, le ton que prendra cette organisation sur les tarifs, la productivité et l'automatisation compte.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains trimestres
Trois indicateurs mériteront d'être suivis.
D'abord, la durée de vacance des postes. Si les postes vacants diminuent mais que ceux qui restent sont affichés depuis très longtemps, cela signifie que le cœur dur du problème — les emplois spécialisés, la soudure, l'usinage, la santé, les métiers techniques — demeure intact, et que la baisse globale vient surtout de l'évaporation des postes moins qualifiés.
Ensuite, l'évolution des salaires offerts. Dans un marché qui se détend, la pression à la hausse sur les salaires d'embauche s'atténue. Une stabilisation serait le signe le plus clair que le rapport de force s'est déplacé vers les employeurs.
Enfin, la composition sectorielle de la hausse de l'emploi salarié en Chaudière-Appalaches. Si elle vient de la construction et des services publics, elle raconte une histoire de dépenses d'infrastructures. Si elle vient du manufacturier, elle raconte une résilience industrielle bien plus significative, et plus fragile aussi.
Entre-temps, la région continue de vivre autrement que par ses statistiques. Plus de 5 000 personnes ont visité la nouvelle caserne de pompiers de Sainte-Marie lors de journées portes ouvertes les 12 et 13 septembre, et près de 4 000 visiteurs ont franchi les portes de cinq fermes de la Chaudière-Appalaches le 13 septembre dans le cadre des Journées portes ouvertes sur les fermes du Québec. Des chiffres qui, à leur manière, disent quelque chose d'une région encore densément occupée par le travail — celui des services essentiels comme celui de la terre.
