Politique

« Finir le travail » à Gaza : ce que recouvre vraiment la formule israélienne

Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, promet de « terminer le travail » dans la bande de Gaza avant de la « vider » de ses habitants. Décryptage d'une doctrine militaire, politique et juridique.

« Finir le travail » à Gaza : ce que recouvre vraiment la formule israélienne

La phrase est brève, martiale, et elle revient comme un refrain depuis plus de deux ans. Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a de nouveau affirmé mercredi que l'armée israélienne était prête à « terminer le travail » dans la bande de Gaza, en liant explicitement cet objectif militaire à un projet de départ massif de la population palestinienne du territoire, comme l'a rapporté Le Journal de Québec à partir des dépêches d'agence.

Derrière la formule, il y a trois dossiers imbriqués qu'il faut démêler : ce que l'armée israélienne cherche concrètement à accomplir sur le terrain, ce que recouvre l'idée d'une « émigration » des Gazaouis, et ce que le droit international dit de tout cela.

Des objectifs de guerre qui n'ont cessé de s'élargir

Au lendemain de l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023, qui a fait environ 1 200 morts en Israël et mené à l'enlèvement de 251 personnes selon le décompte officiel israélien, le cabinet de guerre avait fixé des buts d'apparence limpides : détruire les capacités militaires et gouvernementales du Hamas, ramener les otages, et faire en sorte que Gaza ne constitue plus une menace pour Israël.

Ces objectifs se sont révélés en tension permanente. Les familles d'otages et une partie de l'establishment sécuritaire israélien ont répété, entêtement compris, qu'écraser militairement le Hamas et récupérer vivants les captifs étaient des buts difficilement conciliables. Plusieurs anciens responsables de la sécurité, dont des chefs du Shin Bet et de l'armée, l'ont dit publiquement dans la presse israélienne, notamment dans Haaretz et le Times of Israel : une victoire « totale » sur une organisation qui est aussi un mouvement politique et social relève de la formule de campagne plus que de la doctrine militaire.

À mesure que la guerre s'est prolongée, la liste des objectifs s'est allongée : démilitarisation complète du territoire, contrôle sécuritaire israélien durable, refus de tout rôle pour l'Autorité palestinienne, création de zones tampons, contrôle de corridors stratégiques comme l'axe Philadelphie à la frontière égyptienne et le corridor Netzarim qui coupe l'enclave en deux. Puis, à partir de 2025, un nouvel élément s'est ajouté au vocabulaire officiel : l'« émigration volontaire » des habitants.

Une stratégie militaire de contrôle du terrain

Sur le plan opérationnel, les opérations successives — notamment l'offensive baptisée « Chars de Gédéon » lancée au printemps 2025, puis la poussée sur la ville de Gaza — ont suivi une logique constante : déplacer la population vers le sud ou vers des zones dites humanitaires, raser les infrastructures militaires et civiles dans les secteurs évacués, puis maintenir une présence sur le terrain plutôt que de se retirer après chaque raid.

C'est une rupture avec les opérations antérieures à Gaza, généralement courtes et suivies d'un repli. L'armée israélienne affirme aujourd'hui contrôler une majorité de la superficie de l'enclave. Cette stratégie de contrôle territorial a été contestée au sein même de l'appareil sécuritaire : plusieurs médias israéliens ont fait état des réserves du chef d'état-major, Eyal Zamir, sur une occupation prolongée de la ville de Gaza, en raison des risques pour les otages, de l'usure des réservistes et de l'absence de plan politique pour « le jour d'après ».

Car c'est bien là le nœud. « Finir le travail » décrit une phase militaire, pas une issue politique. Aucun gouvernement arabe n'a accepté de participer à une administration de transition sans horizon d'État palestinien. L'Égypte et la Jordanie ont rejeté catégoriquement toute idée d'accueil massif de réfugiés gazaouis, en y voyant une menace pour leur propre stabilité et une liquidation de la cause palestinienne.

De la « riviera » de Trump aux projets de « ville humanitaire »

L'idée d'un déplacement de population a changé de statut en février 2025, quand Donald Trump a évoqué publiquement, à la Maison-Blanche, une prise de contrôle américaine de Gaza et sa transformation en « riviera du Moyen-Orient », les habitants étant réinstallés ailleurs. La proposition, largement relayée par Reuters, l'Associated Press et la BBC, a été condamnée par les pays arabes, par l'Union européenne et par les Nations unies, mais elle a légitimé en Israël un discours jusque-là cantonné à l'extrême droite.

Dans la foulée, le ministère israélien de la Défense a mis sur pied une administration chargée de l'« émigration volontaire », et Israël Katz a défendu à l'été 2025 un projet de « ville humanitaire » à Rafah, dans le sud, où auraient été regroupées des centaines de milliers de personnes triées à l'entrée. Le projet a été vertement critiqué, y compris par d'anciens responsables israéliens : l'ex-premier ministre Ehoud Olmert a parlé publiquement, dans un entretien au Guardian, d'un projet s'apparentant à un camp de concentration. Des juristes israéliens ont averti le gouvernement des risques pénaux encourus.

L'argument du « volontariat » est au cœur de la controverse. Dans un territoire où la quasi-totalité des deux millions d'habitants ont été déplacés au moins une fois, où l'habitat est détruit à grande échelle et où l'IPC, le système international de classification de la sécurité alimentaire, a établi une situation de famine dans le gouvernorat de Gaza en août 2025, la notion de départ librement consenti est difficile à soutenir.

Un cadre juridique de plus en plus contraignant

C'est précisément sur ce point que le dossier bascule dans le droit. La Quatrième Convention de Genève interdit les transferts forcés et les déportations de population d'un territoire occupé, et le Statut de Rome en fait un crime de guerre. Les déclarations publiques de ministres sur l'intention de « vider » Gaza de ses habitants constituent, pour les juristes internationaux, des éléments de preuve d'intention rarement disponibles dans ce type de dossier.

Trois procédures pèsent déjà. La Cour internationale de justice est saisie depuis décembre 2023 d'une requête de l'Afrique du Sud accusant Israël de violer la Convention sur le génocide ; la Cour a ordonné en 2024 des mesures conservatoires, dont l'arrêt de l'offensive sur Rafah, sans se prononcer sur le fond, ce qui prendra des années. La Cour pénale internationale a délivré en novembre 2024 des mandats d'arrêt contre Benyamin Nétanyahou et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, ainsi que contre un dirigeant du Hamas. Enfin, la commission d'enquête internationale indépendante de l'ONU a conclu à l'été 2025 qu'un génocide était commis à Gaza — conclusion rejetée avec force par Israël, qui invoque son droit à la légitime défense et accuse le Hamas d'utiliser les civils comme boucliers humains.

S'y ajoute une dynamique diplomatique : plusieurs alliés occidentaux d'Israël, dont la France, le Royaume-Uni, le Canada et l'Australie, ont reconnu l'État de Palestine en septembre 2025, un geste largement présenté comme une réponse à la fois à l'impasse à Gaza et à l'expansion de la colonisation en Cisjordanie.

Pourquoi la formule persiste

Si « finir le travail » reste efficace politiquement, c'est parce qu'elle répond à une demande intérieure israélienne : l'idée que la guerre ne doit pas se terminer par un statu quo perçu comme un retour au 6 octobre 2023. Elle sert aussi de ciment à une coalition où les partis d'extrême droite, menés par Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, menacent de faire tomber le gouvernement en cas de cessez-le-feu jugé prématuré.

Mais la formule laisse entière la question centrale : qui gouverne Gaza ensuite, avec quel financement pour une reconstruction estimée par la Banque mondiale, l'ONU et l'Union européenne à plusieurs dizaines de milliards de dollars, et avec quelle garantie que le Hamas ne se reconstitue pas dans les ruines. Tant qu'aucune réponse n'est apportée à ces trois interrogations, « terminer le travail » décrit moins une fin qu'un prolongement.