Les Suédois ont voté dimanche pour renouveler les 349 sièges du Riksdag, au terme d'une législature dominée par la criminalité des gangs, le coût de la vie et le tour de vis migratoire. Les premières projections issues des sondages de sortie des urnes, relayées en direct par The Guardian, créditent le bloc de centre gauche de 51,3 % des suffrages, contre 46,8 % pour les partis de droite. Un écart qui, s'il se confirme au dépouillement, mettrait fin à quatre ans de gouvernement conservateur adossé à l'extrême droite.
Surtout, la soirée s'annonce moins bonne que prévu pour les Démocrates de Suède (SD) de Jimmie Åkesson, formation anti-immigration qui espérait cette fois franchir la porte du cabinet, et non plus seulement en tenir la clé. C'est ce double mouvement — la remontée du bloc rouge-vert et la contre-performance relative de l'extrême droite — qui donne à ce scrutin une portée qui dépasse largement les frontières scandinaves.
Ce que disent, et ne disent pas, les projections
Prudence de rigueur : en Suède, les sondages de sortie des urnes ont déjà surestimé ou sous-estimé des mouvements de quelques dixièmes de point, et les majorités s'y jouent parfois à une poignée de sièges. En 2022, le bloc de droite mené par Ulf Kristersson l'avait emporté avec 176 sièges contre 173, soit une marge de trois élus sur 349. Une avance de quatre points et demi dans les projections est donc un signal fort, mais la répartition finale des mandats dépendra aussi du sort des petites formations, qui doivent franchir la barre des 4 % des voix à l'échelle nationale pour entrer au Parlement.
Cette mécanique électorale est déterminante. Un allié qui trébuche sous le seuil fait basculer une majorité entière : les sièges qu'il aurait obtenus sont redistribués aux partis qui l'ont franchi, y compris à ceux du camp adverse. Dans un système proportionnel aussi serré que le suédois, la soirée électorale se joue donc autant sur les scores des grands partis que sur le sort des plus fragiles d'entre eux.
La fin possible de l'« accord de Tidö »
Le gouvernement sortant, dirigé par le modéré Ulf Kristersson, reposait sur une architecture inédite dans l'histoire politique suédoise : un cabinet minoritaire réunissant les Modérés, les chrétiens-démocrates et les libéraux, soutenu au Parlement par les Démocrates de Suède sans que ceux-ci y siègent. Ce montage, formalisé par l'accord conclu en 2022 au château de Tidö, donnait à l'extrême droite un droit de regard considérable sur les politiques migratoire, pénale et énergétique, en échange d'un appui parlementaire.
Pour les SD, c'était une étape : le parti fondé dans les marges de l'extrême droite des années 1980, longtemps mis au ban du jeu politique suédois, était devenu la deuxième force du pays en 2022 avec un peu plus de 20 % des voix. La suite logique, revendiquée ouvertement par Jimmie Åkesson, était l'entrée au gouvernement. Une contre-performance dimanche ne détruit pas cet acquis — les SD resteront selon toute vraisemblance l'un des trois premiers partis du pays —, mais elle casse le récit d'une progression mécanique et continue.
À gauche, les sociaux-démocrates de Magdalena Andersson, brièvement première ministre en 2021-2022 et première femme à occuper ce poste en Suède, ont conservé leur statut de premier parti du pays à chaque élection depuis un siècle, même dans leurs mauvaises années. Leur retour aux affaires supposerait toutefois une coalition ou un accord de soutien avec le Parti de gauche, les Verts et, plus délicat, le Parti du centre, formation libérale sur le plan économique qui a quitté le bloc de droite précisément à cause de l'influence des SD.
Une formation de gouvernement qui peut durer des semaines
En Suède, remporter le scrutin ne suffit pas. C'est le président du Riksdag qui pilote les consultations et propose un candidat au poste de premier ministre. Le Parlement applique ensuite le principe dit du parlementarisme négatif : le candidat est investi tant qu'une majorité absolue de députés — 175 — ne vote pas explicitement contre lui. Ce mécanisme permet des gouvernements minoritaires, mais il a aussi produit des blocages spectaculaires : après les élections de 2018, il avait fallu plus de quatre mois et plusieurs votes ratés pour former un cabinet.
Un bloc rouge-vert majoritaire en voix ne garantit donc ni un gouvernement rapide, ni un gouvernement stable. Les divergences entre le Parti de gauche, hostile à la libéralisation du marché du logement et aux privatisations dans la santé, et le Parti du centre, qui en fait un marqueur identitaire, sont connues. La question de l'énergie nucléaire, relancée par le gouvernement Kristersson, et celle du maintien des durcissements migratoires adoptés depuis 2022 seront parmi les plus disputées.
Le signal envoyé au reste de l'Europe
L'intérêt porté à ce scrutin par les rédactions européennes — The Guardian y a consacré un direct, comme la plupart des grands titres du continent — s'explique par un contexte plus large. Depuis trois ans, la Suède servait de démonstration : la preuve qu'un parti nationaliste pouvait, sans même entrer au gouvernement, dicter l'agenda d'un pays réputé pour son ouverture et sa tradition sociale-démocrate. Le modèle de Tidö a été cité en exemple par plusieurs droites européennes tentées par une alliance à géométrie variable avec l'extrême droite.
Un revers suédois viendrait s'ajouter à une série de résultats qui compliquent le récit d'une vague brune irrésistible. Aux Pays-Bas, le Parti pour la liberté de Geert Wilders, arrivé premier en 2023, a lourdement reculé au scrutin anticipé d'octobre 2025 au profit des centristes de D66, après une expérience gouvernementale chaotique. En Norvège, le Parti travailliste de Jonas Gahr Støre a conservé le pouvoir en septembre 2025 malgré une forte poussée du Parti du progrès. Au Danemark, les sociaux-démocrates de Mette Frederiksen ont largement neutralisé l'extrême droite en s'appropriant une partie de son programme migratoire — une stratégie dont les sociaux-démocrates suédois se sont d'ailleurs rapprochés.
À l'inverse, la dynamique reste puissante ailleurs : l'AfD a doublé son score aux législatives allemandes de 2025, Chega est devenu la deuxième force du Parlement portugais, le Rassemblement national domine les sondages français à l'approche de la présidentielle de 2027 — Le Figaro consacrait justement ce week-end ses pages électorales aux manœuvres de la gauche radicale française face à cette perspective. L'extrême droite européenne n'est ni en déroute ni en marche triomphale : elle progresse là où les blocs de gouvernement se délitent, et plafonne là où une alternative crédible se recompose.
Ce qui se joge concrètement dans les prochains jours
Trois échéances méritent d'être suivies. D'abord la publication du décompte définitif par l'Autorité électorale suédoise, qui inclut le dépouillement des bulletins par correspondance et des votes de l'étranger : c'est à ce stade que se fixera la répartition exacte des 349 sièges, y compris les 39 mandats compensatoires destinés à corriger les distorsions entre circonscriptions.
Ensuite, la démission éventuelle d'Ulf Kristersson et l'ouverture des consultations au Riksdag. Enfin, la position que prendra le Parti du centre : son ralliement, son abstention ou son refus déterminera si la Suède se dote d'un gouvernement de coalition élargi, d'un cabinet social-démocrate minoritaire ou, de nouveau, d'une longue paralysie institutionnelle.
Dans tous les cas, le pays entrera dans cette négociation avec un bilan lourd à trancher : une économie qui sort à peine d'une crise immobilière, un niveau de violence armée qui demeure parmi les plus élevés d'Europe de l'Ouest, et une adhésion à l'OTAN, actée en 2024, qui a redéfini sa posture de défense après deux siècles de non-alignement.
