Abitibi-Témiscamingue

Main-d'œuvre et dévitalisation : le dossier qui traverse toute la campagne en Abitibi-Témiscamingue

Postes vacants, services publics sous pression, pouvoir de décision qui s'éloigne : en Abitibi-Témiscamingue, la rareté de main-d'œuvre est devenue le fil conducteur de la campagne électorale.

Main-d'œuvre et dévitalisation : le dossier qui traverse toute la campagne en Abitibi-Témiscamingue

En Abitibi-Témiscamingue, la question revient dans presque toutes les tribunes de campagne, qu'il s'agisse d'un débat de circonscription, d'une entrevue matinale ou d'une conférence de presse syndicale : où sont les travailleurs, et que reste-t-il d'une région quand ils manquent?

À l'émission Ça vaut le retour, diffusée à Radio-Canada, l'entrepreneure Audrey Lapointe, propriétaire de plusieurs entreprises, a remis le sujet sur la table en pleine campagne. Son constat n'a rien d'une nouveauté : le manque d'employés est devenu un « défi constant », une donnée structurelle avec laquelle on compose année après année, plutôt qu'un choc passager lié à la reprise post-pandémique. Quelques jours plus tôt, la CSN présentait son propre plan pour contrer ce qu'elle nomme sans détour la « dévitalisation » de la région, en réclamant aux partis une décentralisation des pouvoirs et la création d'un fonds de développement régional.

Ces deux sorties, apparemment distinctes, racontent la même histoire. Et cette histoire dépasse largement le décompte des affiches « on embauche » dans les vitrines.

Une équation démographique qui se referme

L'Abitibi-Témiscamingue compte environ 150 000 personnes réparties sur un territoire plus vaste que plusieurs pays européens, ce qui donne une densité de population parmi les plus faibles du Québec habité. Les travaux de l'Observatoire de l'Abitibi-Témiscamingue, qui suit depuis des années les indicateurs socioéconomiques des cinq MRC, documentent une tendance lourde : le vieillissement de la population y est plus rapide que la moyenne québécoise, et le solde migratoire avec le reste de la province demeure fragile, surtout chez les 20-34 ans.

Le résultat est mécanique. Quand une cohorte nombreuse part à la retraite et qu'une cohorte plus mince entre sur le marché du travail, le taux de chômage régional peut rester très bas tout en signalant une faiblesse, non une santé. Un bassin de main-d'œuvre qui se contracte, ce n'est pas le plein-emploi triomphant : c'est une capacité de production, de service et d'innovation qui rétrécit.

La région a par ailleurs une économie fortement adossée aux ressources — mines, forêt, transformation, services connexes. Les salaires y sont compétitifs, ce qui constitue un atout, mais aussi une pression concurrentielle vive sur les PME de commerce, de restauration, de services professionnels et sur les organismes communautaires, incapables de s'aligner sur les conditions offertes par un site minier.

Quand le manque de bras devient un manque de services

C'est le deuxième étage de la crise, et probablement le plus déterminant politiquement. La rareté de main-d'œuvre ne se limite plus au secteur privé : elle s'est installée dans les services que les citoyens tiennent pour acquis.

En santé, c'est le sujet que la candidate de Québec solidaire dans Rouyn-Noranda–Témiscamingue, France Marion, a placé au cœur de son message. En entrevue à l'émission Des matins en or, à Radio-Canada, elle a lié l'accès aux soins à une revendication plus large : retrouver un plus grand pouvoir décisionnel en région. La formule résume bien le débat régional. Ce n'est pas seulement qu'il manque d'infirmières ou de médecins, c'est que les décisions de dotation, d'ouverture de lits ou de maintien de services se prennent de plus en plus loin du territoire concerné.

La formation illustre la même logique, mais par l'autre bout. Le doyen de la Faculté de pharmacie de l'Université de Montréal est venu faire une opération charme dans la région pour convaincre des jeunes Témiscabitibiens de s'inscrire au nouveau campus de Saint-Jérôme, dans les Laurentides. L'initiative est réelle et bien intentionnée : rapprocher géographiquement un programme contingenté d'étudiants venus des régions augmente les chances qu'ils y accèdent. Mais elle rappelle aussi la règle de base de la rétention professionnelle : on revient plus volontiers pratiquer là où l'on a étudié, et chaque étape de formation à 600 kilomètres de la maison est une occasion de ne pas rentrer.

Les infrastructures collectives racontent la troisième version du même problème. Cinq mois après l'effondrement du toit de l'aréna d'Évain, à Rouyn-Noranda, les citoyens du quartier réclament toujours des actions pour éviter d'autres situations dangereuses et des solutions concrètes pour les sportifs déplacés. À La Sarre, la population d'Abitibi-Ouest attend encore sa piste d'athlétisme, le Centre de services scolaire du Lac-Abitibi invoquant des travaux qui restent à réaliser. Dans les deux cas, la disponibilité de firmes, d'entrepreneurs et de corps de métier locaux fait partie de l'équation des délais, au même titre que les budgets.

Même le bénévolat s'essouffle : l'organisme Embellir Val-d'Or, après 17 ans à fleurir la ville, met fin à ses activités. Ce genre de fermeture n'a rien de spectaculaire, mais elle mesure quelque chose de précis : la réserve de temps et d'énergie disponible dans une communauté où chacun travaille déjà en surcapacité.

Le fond du débat : qui décide?

La CSN a formulé la chose sans ambiguïté en réclamant une décentralisation des pouvoirs et un fonds de développement régional. Derrière la demande, il y a une lecture historique : depuis l'abolition des conférences régionales des élus en 2015 et la réorganisation des structures de développement local, les régions du Québec ont perdu des lieux où les priorités se décidaient localement, avec une enveloppe correspondante. Les fusions administratives en santé et en éducation ont accentué la distance entre les instances décisionnelles et le terrain.

C'est pourquoi la main-d'œuvre et la dévitalisation forment un seul et même dossier. Une région qui ne contrôle ni son immigration régionale, ni sa carte de formation, ni ses budgets d'infrastructure, ni l'organisation de ses services de santé possède peu de leviers pour corriger une pénurie qui, elle, se vit très concrètement à l'échelle locale.

Ce que les partis doivent maintenant livrer

La campagne met les candidats devant cette exigence. Dans Abitibi-Ouest, un premier débat réunissant trois candidats s'est déroulé sans accrocs, mais avec peu d'échanges, selon le compte rendu de Radio-Canada — ce qui, en soi, est une information : sur un enjeu aussi structurant, la confrontation des solutions reste à venir. Le Parti conservateur du Québec y présente Daniel Guillemette, qui a œuvré dans le commerce, le milieu municipal et la rénovation. Dans Rouyn-Noranda–Témiscamingue, la candidate de la Coalition avenir Québec, Béatrice Déry, mise sur son « dynamisme » pour faire avancer les dossiers régionaux, pendant que France Marion insiste sur les soins et le pouvoir décisionnel local.

Les questions que les électeurs peuvent poser sont assez simples à formuler. Combien de places en formation professionnelle et technique seront réellement ajoutées dans la région, et pour quels métiers en tension? Quels moyens pour l'attraction et surtout la rétention des travailleurs venus d'ailleurs, notamment sur le logement, qui demeure le premier goulot d'étranglement de l'accueil en région? Un fonds de développement régional sera-t-il doté d'une enveloppe pluriannuelle et d'une gouvernance locale, ou d'un simple guichet administré depuis Québec? Et la décentralisation évoquée par plusieurs signifie-t-elle un transfert de budgets, ou seulement de responsabilités?

La région n'est pas qu'un problème à régler

Il faut aussi éviter le récit uniquement déclinologue. L'Orchestre symphonique régional de l'Abitibi-Témiscamingue prépare son 40e anniversaire en 2027 avec une programmation qui ira des Beatles à Beethoven. Philippe B et Rémi Cormier, tous deux natifs de Rouyn-Noranda, sont en nomination aux galas de l'ADISQ. En Abitibi-Ouest, l'organisme Faire danser un village part en tournée pour les Journées de la culture. Les corps de cadets, eux, recrutent auprès des 12 à 18 ans.

Ces activités ne compensent pas une pénurie de personnel soignant. Mais elles indiquent ce qui est réellement en jeu dans la discussion sur la dévitalisation : la capacité d'un territoire à rester un lieu où l'on veut vivre, et pas seulement un lieu où l'on vient travailler quelques années. C'est sur ce terrain-là, plus que sur le décompte des postes vacants, que se jouera la crédibilité des engagements pris durant cette campagne.