Un plongeur a été attaqué par un requin blanc mercredi avant-midi au large de Percé, en Gaspésie. Selon les informations rapportées par Radio-Canada et TVA Nouvelles, l'homme a subi des blessures importantes et a été pris en charge par les services d'urgence. Les deux médias soulignent la même chose : il s'agit d'un événement extrêmement rare, très peu documenté au Canada.
Rare, le mot est faible. Dans l'histoire recensée des interactions entre humains et requins en eaux canadiennes, les cas de morsures sur une personne se comptent sur les doigts d'une main, et les registres internationaux qui compilent ces incidents depuis le début du XXe siècle n'attribuent au Canada qu'une poignée d'entrées, dont plusieurs contestées ou mal documentées. Pour la Gaspésie, où la plongée récréative, la pêche sportive, le kayak de mer et l'observation des mammifères marins occupent une place centrale dans l'économie touristique, l'événement de mercredi constitue donc un point de bascule symbolique : ce que l'on croyait impossible ici ne l'est pas tout à fait.
Ce que l'on sait, et ce qu'il reste à établir
À ce stade, les éléments confirmés publiquement demeurent minces : un plongeur, un secteur au large de Percé, des blessures sérieuses, une identification de l'espèce évoquée comme étant le requin blanc. Les circonstances précises — profondeur, activité en cours, présence ou non d'appâts ou de prises, visibilité, température de l'eau — sont déterminantes pour comprendre l'incident, et elles n'étaient pas encore publiques au moment d'écrire ces lignes.
Cette prudence n'est pas une formalité. Dans la très grande majorité des cas documentés ailleurs dans le monde, une morsure de requin blanc sur un plongeur ou un nageur relève d'une méprise ou d'une réaction d'exploration, non d'une prédation soutenue. Les biologistes parlent souvent de « morsure exploratoire » : l'animal teste, puis se retire. C'est aussi ce qui explique pourquoi tant de victimes survivent, malgré des blessures graves.
Pourquoi le golfe n'est plus une exception
Le requin blanc n'est pas un nouveau venu dans l'Atlantique canadien. Ce qui a changé, c'est notre capacité à le détecter — et probablement le nombre d'individus qui remontent jusqu'ici l'été.
Depuis une quinzaine d'années, les programmes de marquage satellitaire, dont ceux menés par l'organisation américaine OCEARCH en collaboration avec des chercheurs canadiens, ont montré que des requins blancs de l'Atlantique Nord-Ouest effectuent des migrations saisonnières spectaculaires : hivernage dans les eaux chaudes du sud-est des États-Unis ou au large de la Caroline, puis remontée vers la Nouvelle-Écosse, le golfe du Maine, le détroit de Cabot et, de plus en plus fréquemment, le golfe du Saint-Laurent en fin d'été et à l'automne. Des individus marqués ont été localisés dans la baie des Chaleurs, au large des Îles-de-la-Madeleine et dans le secteur gaspésien.
Deux facteurs se conjuguent. D'abord la protection légale : le requin blanc est inscrit comme espèce en voie de disparition au Canada et sa pêche est interdite, une protection semblable à celle accordée aux États-Unis depuis les années 1990. Après des décennies de déclin, les signaux de rétablissement de la population de l'Atlantique Nord-Ouest s'accumulent. Ensuite, la nourriture. Le golfe du Saint-Laurent abrite l'une des plus grandes colonies de phoques gris au monde, dont la population de l'Atlantique Nord-Ouest est estimée à plusieurs centaines de milliers d'individus selon Pêches et Océans Canada. Or le phoque gris adulte constitue précisément la proie de prédilection des grands requins blancs matures. Là où le garde-manger est plein, le prédateur suit.
À cela s'ajoute le réchauffement. Le golfe du Saint-Laurent figure parmi les plans d'eau qui se réchauffent le plus rapidement sur la planète, tant en surface qu'en profondeur. Des eaux estivales plus chaudes, plus longtemps, élargissent la fenêtre pendant laquelle des espèces jusqu'ici considérées comme méridionales peuvent s'attarder dans le secteur.
Le vrai enjeu : des usages qui se superposent
L'attaque de Percé n'est pas un fait divers isolé; elle éclaire une superposition croissante d'activités dans un même volume d'eau. La Gaspésie a bâti une part importante de son attractivité sur l'accès à la mer : plongée sous-marine autour de l'île Bonaventure et du rocher Percé, excursions d'observation, pêche au maquereau et au homard, apnée, baignade, kayak, embarcations à propulsion humaine. Pendant la même période, la faune marine se densifie : phoques gris et phoques du Groenland en abondance, retour du thon rouge, rorquals, et donc prédateurs de haut niveau trophique.
Dans le golfe du Maine, un précédent sert de référence. L'augmentation documentée des requins blancs y a été attribuée en bonne partie au rétablissement des colonies de phoques, et elle a conduit à des changements concrets : surveillance aérienne, panneaux d'avertissement sur les plages, protocoles de fermeture temporaire, formation des sauveteurs aux hémorragies massives, réseaux de détection acoustique permettant d'alerter en temps quasi réel lorsqu'un requin marqué passe à proximité d'un rivage fréquenté. Cette infrastructure s'est développée après des incidents graves, dont une attaque mortelle survenue au large du Maine en 2020 — la première jamais enregistrée dans cet État.
Rien de comparable n'existe en Gaspésie, pour une raison simple : le risque y était considéré comme théorique. La question que l'événement de mercredi pose aux autorités régionales, aux clubs de plongée et aux pourvoyeurs d'excursions n'est pas de savoir s'il faut craindre la mer, mais si le niveau d'information disponible est à jour. Savoir où et quand les grands prédateurs circulent, communiquer ces données aux usagers, et outiller les premiers répondants pour un traumatisme majeur en milieu isolé : ce sont trois chantiers distincts, et le troisième est probablement le plus déterminant pour l'issue d'un tel accident, dans une région où les distances vers un centre hospitalier de traumatologie sont considérables.
Garder la mesure du risque
Il faut dire les choses clairement : la probabilité d'être mordu par un requin dans le golfe du Saint-Laurent demeure infinitésimale, sans commune mesure avec les risques réels de la plongée — barotraumatismes, hypothermie, courants, accidents de décompression — ou de la navigation de plaisance. À l'échelle mondiale, une centaine d'interactions non provoquées sont recensées chaque année, tous pays confondus, pour des centaines de millions d'entrées dans l'eau.
La tentation du spectaculaire est d'autant plus forte que l'imaginaire du requin blanc est saturé de fiction. Ce serait une mauvaise lecture de l'événement. Ce que l'incident de Percé signale, c'est plutôt la maturité d'un écosystème : un golfe où les grands prédateurs reviennent, ce qui est en soi une nouvelle écologiquement positive, et qui oblige les usagers de la mer à réapprendre des règles de prudence que la Gaspésie n'avait jamais eu besoin d'écrire.
Les prochains jours devraient apporter des précisions sur l'état de santé du plongeur, sur la confirmation de l'espèce impliquée et sur d'éventuelles recommandations de Pêches et Océans Canada. D'ici là, l'essentiel tient en une phrase : le requin blanc fréquente désormais ces eaux, et il n'y est plus une rumeur.
