Sur l'avenue Andrássy, à Budapest, une façade grise porte encore, découpé dans une corniche d'acier, le mot « TERROR ». Depuis 2002, le 60 de cette artère chic abrite la Maison de la terreur, un musée consacré aux deux dictatures qui ont broyé la Hongrie au XXe siècle : l'occupation nazie et ses collaborateurs des Croix fléchées, puis quatre décennies de communisme. Le bâtiment lui-même est une pièce à conviction : il fut successivement le siège du parti hungariste hongrois, puis celui des polices politiques communistes, l'ÁVO et l'ÁVH, avec ses caves de détention et d'interrogatoire reconstituées au sous-sol.
Ce lieu de mémoire vient de se retrouver au centre d'un affrontement politique. Selon Courrier international, qui a relayé le 16 septembre la presse hongroise, le ministre de la Culture a annoncé le 15 septembre le licenciement de la directrice du musée, proche conseillère de Viktor Orbán, et la fermeture temporaire de l'établissement en vue de son « remodelage ». Une décision qui intervient à quelques semaines du 70e anniversaire de l'insurrection antisoviétique d'octobre 1956, date la plus chargée du calendrier national hongrois. Des voix critiques du nouveau pouvoir y voient déjà le prélude à une réécriture de l'histoire.
Un musée né d'un projet politique
Pour comprendre la charge de l'événement, il faut revenir à la naissance de l'institution. La Maison de la terreur a été inaugurée en février 2002, quelques semaines avant les élections législatives que Viktor Orbán, alors premier ministre pour la première fois, allait perdre. Le musée n'est pas un projet d'historiens indépendants : il est porté par la Fondation publique pour la recherche sur l'histoire de l'Europe centrale et de l'Est, et façonné par l'historienne Mária Schmidt, longtemps conseillère d'Orbán et figure intellectuelle du camp conservateur hongrois.
La mise en scène a marqué les visiteurs bien au-delà de la Hongrie : couloirs sombres, murs de photographies de victimes, musique oppressante, ascenseur qui descend lentement vers les cellules pendant qu'un ancien bourreau explique, en vidéo, la procédure des exécutions. Le musée est devenu l'une des attractions les plus fréquentées de Budapest, régulièrement citée dans les guides touristiques et les manuels de muséographie comme un cas d'école de la « muséographie immersive » appliquée à l'histoire politique.
Mais dès son ouverture, il a suscité des critiques scientifiques récurrentes, documentées par des historiens de l'Europe centrale et par la presse internationale. Trois reproches reviennent. D'abord, l'asymétrie de traitement : quelques salles pour la période nazie et la Shoah hongroise, l'immense majorité du parcours pour le communisme. Ensuite, le peu de place accordée à la responsabilité hongroise dans les déportations de 1944, lorsque l'administration et la gendarmerie du pays ont participé à l'envoi de centaines de milliers de Juifs hongrois vers Auschwitz. Enfin, une lecture générale qui présente la nation hongroise avant tout comme victime de deux occupations étrangères, thèse cohérente avec le récit identitaire que le Fidesz a ensuite installé au coeur de la vie publique après son retour au pouvoir en 2010.
La mémoire comme instrument de gouvernement
Cette bataille n'est pas propre à un musée. Depuis quinze ans, la politique mémorielle a été l'un des chantiers les plus systématiques du pouvoir hongrois : préambule de la Loi fondamentale de 2011 invoquant la continuité de l'État chrétien et la « perte de souveraineté » entre 1944 et 1990, création d'institutions de recherche alignées, monuments contestés comme celui dédié aux « victimes de l'occupation allemande » érigé en 2014 sur la place de la Liberté, dénoncé par des associations juives hongroises comme une manière de diluer la collaboration nationale.
La Maison de la terreur occupait une place particulière dans cet édifice : elle offrait une version grand public, spectaculaire et exportable du récit officiel. C'est en ce sens que Courrier international la décrit comme un symbole du « combat culturel » mené par Viktor Orbán, ce que les milieux du Fidesz appellent volontiers la reconquête des institutions culturelles, des théâtres, des universités et des fondations.
D'où la portée du geste annoncé le 15 septembre. Changer la direction d'un musée d'État est une prérogative ordinaire d'un ministre de la Culture. Fermer, même temporairement, l'institution mémorielle la plus visible du pays, et annoncer sa refonte à la veille d'un anniversaire aussi symbolique que 1956, relève d'un acte politique assumé. Les défenseurs de l'ancienne direction y lisent une purge idéologique et une atteinte à la mémoire des victimes du communisme. Les partisans d'une révision estiment au contraire qu'il est temps de corriger les déséquilibres scientifiques du parcours et de sortir le musée de son rôle d'instrument partisan.
1956, l'enjeu caché
Le calendrier n'est pas un hasard. Le 23 octobre 1956, des dizaines de milliers de Hongrois descendent dans la rue à Budapest, réclament le départ des troupes soviétiques et portent au pouvoir Imre Nagy. L'intervention de l'Armée rouge, début novembre, écrase l'insurrection : plusieurs milliers de morts, environ 200 000 personnes contraintes à l'exil, et une répression qui culminera avec l'exécution de Nagy en 1958.
Cette révolution est, en Hongrie, un patrimoine que toutes les forces politiques revendiquent. Viktor Orbán lui-même doit une partie de sa légitimité fondatrice à son discours du 16 juin 1989, place des Héros, lors de la réinhumation solennelle d'Imre Nagy, où il réclama le retrait des soldats soviétiques. Le 70e anniversaire sera donc un moment de concurrence mémorielle intense : qui organise les commémorations, qui prononce les discours, quelle version du soulèvement est présentée aux écoliers et aux touristes. Contrôler la Maison de la terreur, c'est contrôler une partie de cette narration.
Un musée peut-il être « dépolitisé »?
Le cas hongrois éclaire une question que se posent partout les institutions qui exposent la violence politique du XXe siècle. Un musée des totalitarismes n'est jamais un simple assemblage de vitrines : il choisit des victimes, des bourreaux, des seuils chronologiques, et ce choix a des conséquences civiques.
L'Europe centrale en offre plusieurs variantes. À Varsovie, le musée de l'Insurrection puis le musée de la Seconde Guerre mondiale de Gdansk ont connu, après 2015, des changements de direction et des modifications d'exposition permanente qui ont provoqué des recours juridiques et des protestations d'historiens internationaux. À Vilnius, le musée des Occupations et des Combats pour la liberté a dû réviser la place accordée à la Shoah lituanienne. À Berlin, la Topographie de la terreur, installée sur l'ancien terrain de la Gestapo, a été conçue au contraire autour d'un principe d'austérité documentaire, sans reconstitution dramatisée, précisément pour limiter les effets d'émotion et de manipulation.
La refonte annoncée à Budapest sera donc jugée sur des critères précis : la transparence du processus, la composition éventuelle d'un comité scientifique, la publication du nouveau projet muséographique, la place faite aux témoignages des survivants des deux dictatures. Si la révision se limite à remplacer un récit de parti par un autre, la critique adressée depuis vingt ans au musée changera simplement de camp. Si elle s'appuie sur un travail historiographique documenté et contradictoire, elle pourrait faire de la Maison de la terreur un cas rare : celui d'une institution mémorielle capable d'exposer aussi sa propre histoire de controverses.
En attendant, l'entrée du 60 Andrássy út est close, et l'ombre du mot « TERROR » continue de se projeter sur la façade, comme si le bâtiment attendait de savoir quelle histoire on lui fera raconter.
