Pendant deux décennies, le Texas a vendu au reste des États-Unis une recette simple : de l'espace, de l'électricité abondante, peu de règles, des incitatifs fiscaux généreux. Cette recette a attiré les raffineries, les éoliennes, les usines de puces, puis les centres de données. Elle se heurte aujourd'hui à un obstacle imprévu : les électeurs républicains eux-mêmes.
À quelques semaines des élections de mi-mandat, France 24 décrivait dans son émission Focus une mobilisation croissante contre les centres de données dans des bastions conservateurs texans. Le média s'appuyait notamment sur une analyse du Texas Tribune selon laquelle près de 60 % des nouveaux projets annoncés dans l'État se situent dans des circonscriptions qui ont voté pour Donald Trump en 2024. Autrement dire : la course à l'intelligence artificielle atterrit d'abord dans les comtés ruraux et exurbains qui forment la base électorale du parti au pouvoir.
Une ruée sans équivalent depuis le boom du gaz de schiste
Le phénomène n'est pas anecdotique. Depuis 2023, l'essor des modèles génératifs a déclenché une vague d'investissements dans des installations de calcul dont l'échelle n'a plus rien à voir avec les entrepôts de serveurs des années 2010. On ne parle plus de bâtiments consommant quelques dizaines de mégawatts, mais de campus de plusieurs centaines de mégawatts, voire du gigawatt — l'équivalent de la consommation d'une ville moyenne.
Le Texas est devenu l'un des trois pôles mondiaux de cette expansion, avec la Virginie du Nord et l'Arizona. Abilene, dans l'ouest de l'État, accueille l'un des plus vastes chantiers du genre, développé dans le cadre du projet Stargate associant OpenAI, Oracle et le promoteur Crusoe. Dans la région d'Amarillo, la société Fermi America, cofondée par l'ancien gouverneur du Texas et ancien secrétaire à l'Énergie Rick Perry, promeut un complexe énergétique censé combiner gaz naturel et nucléaire pour alimenter des dizaines de milliers de serveurs. Ailleurs, des dizaines de projets plus modestes se greffent sur les lignes à haute tension existantes, le long du corridor entre Dallas et San Antonio, ou dans les plaines à éoliennes de l'ouest.
La logique économique est limpide. Le Texas dispose de son propre réseau électrique, géré par l'ERCOT, largement déconnecté des deux grands réseaux américains, ce qui lui permet de raccorder de gros clients beaucoup plus vite qu'ailleurs. Il produit massivement du gaz, de l'éolien et du solaire. Et son régime d'incitatifs — le programme adopté en 2023 pour remplacer les fameux allègements du chapitre 313 — permet aux comtés et aux districts scolaires de consentir des réductions de taxes foncières sur des projets industriels lourds.
Le point de bascule : l'électricité
Le problème est que l'ERCOT lui-même a changé de discours. Le gestionnaire du réseau texan, dont la crédibilité a été durablement entamée par la panne massive de février 2021 pendant la tempête Uri, publie depuis deux ans des prévisions de demande vertigineuses, révisées à la hausse presque à chaque exercice, avec des scénarios où la pointe de consommation pourrait doubler avant la fin de la décennie. Ces chiffres incluent des projets qui ne verront jamais le jour : les développeurs déposent des demandes de raccordement dans plusieurs États à la fois pour se réserver des places dans la file. Mais même en corrigeant ce « gonflement spéculatif », l'ordre de grandeur reste inédit.
Or, qui paiera les lignes, les postes de transformation et les centrales d'appoint nécessaires ? Aux États-Unis, les coûts de transport et de distribution sont mutualisés dans les tarifs. Les données de l'Energy Information Administration montrent une hausse continue du prix résidentiel de l'électricité depuis 2021, et dans plusieurs États la coïncidence entre arrivée des centres de données et flambée des factures est devenue un argument politique de premier plan. C'est précisément le type de sujet qui traverse les lignes partisanes : un propriétaire retraité d'un comté rural n'a pas besoin d'être écologiste pour s'inquiéter de voir sa facture grimper afin d'alimenter des serveurs appartenant à une entreprise de la Californie.
La législature texane a tenté de désamorcer la question en 2025 avec le projet de loi SB 6, consacré aux « grandes charges » électriques. Le texte impose aux nouveaux consommateurs de très grande taille des obligations de transparence sur leurs demandes de raccordement, une participation aux coûts d'interconnexion, et surtout la possibilité pour l'ERCOT d'ordonner leur déconnexion ou leur délestage en cas d'urgence sur le réseau. C'est un aveu implicite : l'État a accepté que les centres de données deviennent la variable d'ajustement plutôt que les ménages.
L'eau, le bruit, les terres
L'électricité n'est pas le seul front. Dans un État régulièrement frappé par la sécheresse, la consommation d'eau des systèmes de refroidissement alimente une méfiance durable, même lorsque les promoteurs annoncent des circuits fermés ou du refroidissement par air. Le bruit constitue un autre grief très concret : les ventilateurs et les groupes électrogènes produisent un bourdonnement continu, décrit par des riverains d'autres États comme insupportable la nuit. À Memphis, au Tennessee, le déploiement de turbines à gaz par xAI pour alimenter son supercalculateur a déclenché une bataille sur la qualité de l'air qui a servi de répétition générale à l'échelle nationale.
S'ajoute un conflit d'aménagement classique. Le Texas est un État où de nombreux comtés ruraux ne disposent pas d'un véritable pouvoir de zonage : un promoteur peut acheter des centaines d'hectares agricoles et bâtir sans processus d'approbation locale comparable à celui d'une municipalité. Les résidents découvrent parfois le projet par les avis de raccordement ou par les demandes d'exonération fiscale déposées devant le conseil scolaire. Cette absence de prise de décision locale, longtemps vantée comme un avantage compétitif, se retourne contre les élus : la colère se déporte vers les représentants de l'État et vers les commissaires de comté.
Un réalignement politique en cours
Ce cocktail explique le paradoxe relevé par le Texas Tribune et repris par France 24. Des candidats républicains se positionnent désormais contre des projets soutenus par leur propre parti et par une administration fédérale qui a fait de la suprématie américaine en IA une priorité stratégique. Des associations de riverains se forment dans des comtés où l'on ne manifeste jamais. Les mots d'ordre empruntent moins au vocabulaire climatique qu'à celui de la propriété privée, de la souveraineté locale et de la défiance envers les grandes entreprises — un registre parfaitement compatible avec le conservatisme texan.
Le phénomène dépasse largement le Texas. En Arizona, les électeurs de Tucson ont fait échouer un projet de campus de serveurs. En Virginie, dans le comté de Loudoun, berceau de la « Data Center Alley », les élections locales tournent depuis deux ans autour des permis accordés aux hyperscalers. En Géorgie, en Indiana, en Ohio, des moratoires municipaux se multiplient. Les États qui avaient construit leur attractivité sur la promesse d'un raccordement rapide découvrent que le goulot d'étranglement n'est plus technique ni financier, mais politique.
Ce qui se joue vraiment
L'enjeu de fond est celui du partage de la valeur. Un centre de données de plusieurs milliards de dollars crée un chantier considérable pendant deux ou trois ans, puis quelques dizaines à quelques centaines d'emplois permanents. Il gonfle en revanche massivement la base fiscale d'un district scolaire rural — quand il n'en est pas exonéré. La question posée aux comtés texans est donc brutale : combien de mégawatts, d'hectares et de décibels pour combien d'emplois et combien de recettes ?
Pour l'industrie de l'IA, dont les besoins en calcul continuent de croître plus vite que les capacités installées, cette contestation est un risque sous-estimé. Les modèles peuvent s'entraîner n'importe où, mais les transformateurs, les turbines et les permis se négocient dans des salles de conseil municipal. Le Texas avait promis la vitesse. Il découvre que même là, il faut demander la permission.
