L'information a circulé vite, et de travers. En apprenant que Sony cesserait de presser les disques de ses nouveaux jeux PlayStation à compter de janvier 2028, une partie du web a conclu à l'extinction pure et simple du support physique chez le constructeur japonais, voire à la mise à l'arrêt de ses lignes de production. La réalité industrielle est plus nuancée : selon Les Numériques, qui a recoupé les informations parues dans la presse autrichienne, l'usine de Thalgau, près de Salzbourg, conserverait près de 90 % de sa capacité de pressage. Autrement dit, les presses vont continuer de tourner, mais pour autre chose.
Un malentendu né d'une traduction
Le point de départ n'est pas un communiqué mondial de Sony Interactive Entertainment, mais une information locale concernant Sony DADC, la filiale du groupe spécialisée dans la fabrication et la distribution de supports optiques. Thalgau, commune autrichienne de quelques milliers d'habitants dans le Land de Salzbourg, abrite depuis le milieu des années 1980 l'un des plus gros sites de pressage de disques d'Europe : CD audio, DVD, Blu-ray, disques de jeux pour consoles.
En passant d'une langue à l'autre, la nuance s'est perdue. « Arrêter de presser les disques des nouvelles sorties PlayStation » est devenu « arrêter les formats physiques ». Or ce sont deux affirmations très différentes. La première décrit une décision de gamme : les jeux PlayStation 5 — et vraisemblablement ceux de la console suivante — lancés après cette échéance ne seraient plus produits sur galette par Sony DADC. La seconde impliquerait la fin d'une activité industrielle entière, ce que les chiffres de capacité démentent.
Ce genre de glissement est devenu la norme dans l'écosystème médiatique du jeu vidéo, où une brève locale peut faire trois fois le tour du monde en vingt-quatre heures avant d'être recoupée. Les Numériques souligne d'ailleurs que le maintien de la capacité de production contredit frontalement le récit de l'abandon.
Ce qui disparaît, ce qui reste
Ce qui s'arrête, si le calendrier se confirme, c'est la logique du « jour un » : le jeu neuf, dans sa boîte, disponible en magasin le jour de la sortie. Ce modèle s'est érodé bien avant toute annonce officielle. Sony a lui-même construit les conditions de sa disparition : la PlayStation 5 Digital Edition, vendue sans lecteur, a été commercialisée dès le lancement de la console en 2020 ; la PS5 Pro, sortie fin 2024, ne comporte aucun lecteur optique intégré et exige l'achat séparé d'un module externe. Microsoft a poussé la logique encore plus loin avec une Xbox Series X entièrement dématérialisée, et Nintendo a introduit avec la Switch 2 les « cartes-clés », cartouches qui ne contiennent pas le jeu mais un droit de téléchargement — un objet physique vidé de son contenu.
Ce qui reste, en revanche, est loin d'être marginal. Une usine de pressage ne vit pas seulement des nouveautés. Les rééditions, les compilations, les éditions collector, les tirages limités destinés aux collectionneurs, les catalogues de jeux plus anciens constituent un flux régulier. S'y ajoutent tous les autres formats optiques : CD audio, DVD, Blu-ray et Blu-ray Ultra HD pour le cinéma, disques destinés aux marchés d'archivage et de distribution institutionnelle. Thalgau ne presse pas que du PlayStation, et n'a jamais été un site monoproduit.
Il faut aussi rappeler que les éditeurs tiers ne dépendent pas d'une décision interne de Sony pour publier des versions boîte. Tant qu'une console possède un lecteur, un éditeur peut faire presser ses disques — chez Sony DADC ou ailleurs. La décision annoncée concerne la production des titres maison, pas une interdiction technique du support.
Une industrie du disque qui se réorganise plutôt qu'elle ne meurt
Le cas de Thalgau illustre un mouvement plus large : le support optique quitte le grand public de masse pour se replier sur des niches solvables. Sony a déjà donné le signal ailleurs dans son organisation, en cessant la fabrication de disques Blu-ray enregistrables grand public, de MiniDisc et de cassettes MiniDV dans son usine japonaise. Le stockage domestique est passé au disque dur, au SSD et au nuage ; le disque vierge n'avait plus de marché.
Mais la galette pressée, elle, garde une fonction que le fichier n'offre pas : celle d'objet. Le phénomène est documenté sur le terrain musical. Le Monde décrivait récemment le retour en grâce des baladeurs MP3, des iPod d'occasion et des lecteurs CD chez des auditeurs lassés du flux continu, qui rangent « amoureusement » leurs fichiers et veulent choisir leur écoute plutôt que la subir. Le vinyle, déclaré mort à trois reprises, a connu une croissance ininterrompue pendant près de deux décennies, au point que Sony a remis en service ses propres presses au Japon. Rien n'indique que le disque de jeu vidéo suive exactement la même courbe, mais le mécanisme est comparable : ce qui perd sa fonction utilitaire peut survivre comme bien culturel.
L'enjeu de fond : la propriété et la conservation
Derrière la logistique se joue une question juridique et patrimoniale. Un jeu acheté en téléchargement n'est pas possédé au sens classique du terme : c'est une licence, révocable, dépendante du maintien en service de boutiques et de serveurs. La fermeture de jeux en ligne par plusieurs grands éditeurs a alimenté en Europe la mobilisation Stop Killing Games, qui réclame que les éditeurs laissent les titres jouables après l'arrêt du service, et qui a dépassé le million de signatures dans le cadre d'une initiative citoyenne européenne.
Sony connaît bien le terrain contentieux du numérique. Engadget rappelait ces derniers jours que le groupe doit commencer à verser les indemnisations d'un règlement de 7,85 millions de dollars américains, issu d'une action collective aux États-Unis reprochant au constructeur d'avoir gonflé les prix des jeux dématérialisés en réservant leur vente à sa propre boutique. Les montants individuels y sont dérisoires, mais l'affaire pointe le nœud du problème : quand un vendeur contrôle à la fois la plateforme, la boutique et le prix, la disparition de l'alternative physique n'est pas neutre pour le consommateur.
Pour les institutions de conservation — bibliothèques nationales, musées, archives du jeu vidéo —, le disque reste par ailleurs le seul objet qu'on peut cataloguer, déposer et relire dans vingt ans sans négocier l'accès à un serveur. Chaque pressage supplémentaire, même destiné aux collectionneurs, est aussi une copie de sauvegarde de la culture vidéoludique.
Un signal, pas une fermeture
Au fond, la séquence dit deux choses simultanément. Sony acte que le disque n'est plus le canal principal de distribution de ses jeux : les coûts logistiques, les marges de la vente au détail et le taux d'achat dématérialisé, largement majoritaire sur PlayStation depuis plusieurs années, rendent le pressage de masse difficile à justifier pour une nouveauté. Et dans le même temps, l'entreprise ne démantèle pas l'outil industriel qui lui permettrait de revenir sur cette décision ou de servir d'autres marchés.
La vraie information de Thalgau n'est donc pas la mort du disque, mais son changement de statut : de produit de grande consommation, il devient un produit de catalogue, de collection et d'archivage. Les machines continueront de tourner près de Salzbourg. Elles ne presseront tout simplement plus les mêmes choses.
