Il aura fallu attendre la fin du dépouillement, jeudi, pour que le verdict des législatives suédoises devienne lisible. Le bloc de gauche mené par la social-démocrate Magdalena Andersson obtient 176 sièges au Riksdag, contre 173 pour la coalition de droite du premier ministre sortant Ulf Kristersson, selon les chiffres rapportés par Le Figaro et France 24. Sur 349 sièges, la barre de la majorité absolue est fixée à 175. La gauche la franchit donc d'un seul siège, avec trois sièges d'avance sur ses adversaires.
Dans la soirée de dimanche, les premières estimations donnaient un écart encore plus étroit : France 24, dans sa version anglaise, évoquait un siège d'écart entre les deux blocs, tant que les bulletins postaux et ceux des Suédois de l'étranger n'avaient pas été intégrés. Ce genre de basculement à la marge est routinier en Suède, où le décompte final n'intervient que plusieurs jours après le scrutin, une fois les votes tardifs et les bulletins contestés traités par l'autorité électorale.
Un sortant qui s'efface vite
Ulf Kristersson n'a pas attendu. Le chef des Modérés a annoncé sa démission dès la confirmation des résultats, rapporte Le Figaro. Le geste est conforme à la mécanique constitutionnelle suédoise : le premier ministre démissionnaire reste en fonction pour gérer les affaires courantes, mais la main passe au président du Riksdag, qui pilote la phase de consultations avec les chefs de parti avant de proposer un candidat à la fonction de premier ministre.
Cette procédure, appelée sondering, n'a rien d'une formalité. Le Parlement devait entamer le processus de formation du gouvernement le 28 septembre, selon France 24. La particularité suédoise est qu'un candidat n'a pas besoin d'une majorité de voix pour être investi : il suffit qu'une majorité absolue de députés ne vote pas contre lui. Ce vote « négatif » a permis, en 2018 comme en 2021, des gouvernements minoritaires soutenus de l'extérieur par des partenaires qui refusaient d'entrer au conseil des ministres. C'est d'ailleurs par ce mécanisme que Magdalena Andersson était devenue, en novembre 2021, la première femme à diriger un gouvernement suédois — investie, puis démissionnaire quelques heures plus tard après le rejet de son budget, avant d'être réinvestie.
Pourquoi trois sièges, c'est presque rien
Une majorité de 176 voix signifie qu'un seul député absent, malade, en désaccord ou en rupture avec son groupe peut faire basculer un vote. Sur un budget, cela devient explosif : c'est précisément une défaite budgétaire qui avait fragilisé la coalition d'Andersson en 2021, lorsque l'opposition avait fait adopter son propre projet de loi de finances.
Le bloc de gauche n'est pas un parti unique, mais un attelage qui associe les sociaux-démocrates à des partenaires aux priorités divergentes : la gauche radicale du Vänsterpartiet, les Verts du Miljöpartiet, et une partie du centre libéral qui a quitté l'orbite de la droite ces dernières années. Les lignes de fracture sont connues et anciennes : fiscalité et niveau des dépenses publiques, marché du travail et loi sur les loyers, politique migratoire, réforme du régime des écoles privées à but lucratif, rythme de la transition énergétique et place du nucléaire, sur lequel les Verts et les sociaux-démocrates ne disent pas la même chose.
À cela s'ajoute la question de savoir quels partis entreront réellement au gouvernement et lesquels se contenteront d'un accord de soutien parlementaire. En Suède, les sociaux-démocrates ont historiquement gouverné seuls ou avec un allié restreint, en négociant les textes au cas par cas. Une majorité de trois sièges rend cette méthode plus coûteuse : chaque loi devient un marchandage, et chaque partenaire dispose d'un droit de veto de fait.
Le basculement d'un cycle politique
Le scrutin ferme une parenthèse ouverte en 2022, quand la droite avait pris le pouvoir grâce à l'appui des Démocrates de Suède, la formation nationaliste devenue le deuxième parti du pays. Cette configuration, formalisée par un accord de législature signé avec l'extrême droite, avait constitué une rupture majeure dans un pays où le cordon sanitaire avait longtemps tenu. Elle s'était traduite par un durcissement spectaculaire de la politique migratoire, une révision de la politique pénale et un virage assumé en faveur du nucléaire.
Le mandat de Kristersson a aussi été celui d'un tournant stratégique : l'entrée de la Suède dans l'OTAN en mars 2024, après plus de deux siècles de non-alignement militaire, a été approuvée par un large consensus parlementaire, sociaux-démocrates compris. Sur ce point, l'alternance ne devrait rien changer : la Suède restera un allié de l'Alliance, dans un environnement baltique tendu où les incidents se multiplient — la guerre en Ukraine continue de façonner l'agenda de sécurité de toute la région, comme le rappellent encore les frappes russes signalées cette semaine en mer Noire.
Le vrai basculement se jouera donc à l'intérieur : sur la criminalité organisée et les règlements de comptes armés qui ont dominé le débat public suédois, sur l'école, sur la santé et sur le pouvoir d'achat après des années d'inflation et de taux d'intérêt élevés. Les sociaux-démocrates ont fait campagne sur l'usure d'un gouvernement accusé d'avoir sous-investi dans les services publics tout en n'ayant pas réglé la violence des gangs.
Ce qui peut encore dérailler
Trois scénarios restent ouverts. Le premier, le plus probable au vu des chiffres, voit Magdalena Andersson désignée par le président du Riksdag et investie grâce à l'abstention ou au soutien de ses alliés, à la tête d'un gouvernement minoritaire ou de coalition étroite. Le deuxième suppose l'échec des négociations : la Constitution suédoise prévoit jusqu'à quatre tentatives de vote d'investiture, et un quadruple échec déclenche automatiquement des élections extraordinaires. Le troisième, moins spectaculaire mais tout aussi déterminant, consiste en un gouvernement installé mais incapable de faire adopter son budget à l'automne suivant.
Un détail arithmétique mérite d'être surveillé : la marge peut encore bouger. Des recomptages partiels, des contestations locales et l'attribution des sièges d'ajustement — ces 39 mandats répartis à l'échelle nationale pour corriger les distorsions entre régions — ont déjà modifié des résultats suédois par le passé. Un siège qui change de camp ferait passer la gauche de 176 à 175, soit tout juste la majorité, ou la ferait basculer sous la barre.
Dans l'immédiat, la Suède entre donc dans une période d'incertitude familière aux observateurs nordiques : un pays réputé stable, doté d'institutions parlementaires solides, mais dont le paysage partisan fragmenté en huit formations rend chaque majorité conditionnelle. Le retour possible d'Andersson au poste de première ministre ne serait pas une restauration confortable. Ce serait, d'entrée de jeu, un exercice d'équilibriste sur trois sièges.
