Premières nations

À Kahnawake, l'abstention n'est pas de l'apathie : c'est une position politique

Dans la communauté mohawk voisine de Montréal, les taux de participation aux scrutins canadiens frôlent le zéro. Derrière ces chiffres, un refus assumé de reconnaître la souveraineté d'un autre État.

À Kahnawake, l'abstention n'est pas de l'apathie : c'est une position politique

Il existe peu d'endroits sur le continent où l'on peut mesurer aussi précisément le refus d'un peuple de participer aux institutions d'un autre. À Kahnawake, communauté mohawk établie sur la rive sud du Saint-Laurent, en face de Montréal, la participation aux élections fédérales et provinciales se compte en dizaines de bulletins, parfois moins. Radio-Canada rappelait récemment que les taux y oscillent invariablement sous la barre de 1 %, scrutin après scrutin, peu importe les partis en présence, les enjeux ou les promesses faites aux Premières Nations.

Un chiffre pareil, dans un pays où l'on s'inquiète d'une participation de 60 %, a de quoi étonner. Mais il serait faux d'y lire une désaffection civique. Kahnawake n'est pas un désert politique : la communauté débat intensément de gouvernance, de territoire, de fiscalité, de citoyenneté et de langue. Ce qu'elle refuse, ce n'est pas la politique. C'est le bulletin de vote canadien.

Voter, c'est reconnaître une autorité

Le raisonnement, chez de nombreux Kanien'kehá:ka, est d'une logique implacable. Déposer un bulletin dans une urne fédérale ou provinciale, c'est admettre que le Parlement qui en découle a le droit de légiférer sur vous. C'est accepter d'être un citoyen parmi d'autres d'un État qui, dans la lecture haudenosaunee des traités, n'a jamais reçu cette autorité.

Cette lecture s'appuie sur un texte fondateur : le Kaswentha, ou traité des deux rangs (Two Row Wampum), conclu au XVIIe siècle avec les Néerlandais puis reconduit avec les Britanniques. Deux rangées de perles pourpres parallèles sur un fond blanc : deux embarcations qui descendent la même rivière sans jamais se diriger l'une vers l'autre, sans qu'aucun passager ne change de bateau. La relation y est de nation à nation, non de sujet à souverain. Voter, dans cette grille, c'est précisément changer de bateau.

Ce positionnement est porté d'abord par les tenants de la Maison longue (Longhouse), gardiens de la Grande Loi de la paix de la Confédération haudenosaunee, qui s'abstiennent non seulement des scrutins canadiens, mais souvent aussi des élections du conseil de bande, institution née de la Loi sur les Indiens. Mais l'abstention dépasse largement ce noyau traditionaliste : elle est devenue, à Kahnawake, une norme sociale largement partagée, y compris chez des gens qui, sur d'autres questions, s'opposent farouchement entre eux.

Une histoire qui explique la méfiance

Ce refus ne tombe pas du ciel. Il s'enracine dans une série de ruptures très concrètes. À la fin du XIXe siècle, l'État canadien impose aux communautés iroquoiennes le système électoral de la Loi sur les Indiens, en remplacement des chefs désignés selon les règles traditionnelles et du rôle central des mères de clan. À Six Nations of the Grand River, en Ontario, l'opération culmine en 1924 lorsque la police fédérale dépose le conseil de la Confédération pour installer un conseil élu. Un siècle plus tard, la participation aux élections de bande y demeure faible et la légitimité du conseil élu reste contestée par les traditionalistes.

Au Canada, les Autochtones inscrits n'ont d'ailleurs obtenu le droit de vote fédéral sans condition qu'en 1960. Avant cette date, l'accès au bulletin passait par l'« émancipation » : renoncer à son statut, donc à son appartenance légale à sa nation. Le vote a longtemps été présenté explicitement comme l'inverse de l'identité autochtone. Difficile, ensuite, de s'étonner qu'il ait gardé un arrière-goût d'assimilation.

À Kahnawake s'ajoutent des expériences plus récentes. L'expropriation de terres pour la voie maritime du Saint-Laurent dans les années 1950, la construction d'infrastructures traversant le territoire, puis la crise de 1990, quand le pont Mercier a été bloqué et que l'armée s'est déployée aux abords de la communauté, ont durablement démontré que les rapports de force avec Québec et Ottawa se jouaient ailleurs que dans une urne.

Les limites structurelles de la représentation électorale

Il y a aussi une arithmétique froide. Un électorat de quelques milliers de personnes dispersé dans une circonscription de près de 100 000 électeurs ne détermine presque jamais un résultat. Même en votant massivement et de façon unanime, une communauté comme Kahnawake resterait minoritaire dans son propre district. Le scrutin uninominal à un tour, généreux pour les majorités territoriales, est structurellement inefficace pour des peuples à la fois peu nombreux et géographiquement circonscrits.

D'autres démocraties ont tenté de corriger ce biais. La Nouvelle-Zélande réserve depuis 1867 des sièges parlementaires maoris, aujourd'hui sept, avec un registre électoral distinct que les électeurs maoris peuvent choisir. Les pays nordiques ont créé des parlements sames en Norvège, en Suède et en Finlande, élus par les Sames eux-mêmes, avec des compétences consultatives et culturelles. L'Australie a soumis en 2023 à référendum la création d'une « Voix » autochtone auprès du Parlement : la proposition a été rejetée par une large majorité de l'électorat non autochtone, illustrant la fragilité de tout mécanisme dont l'existence dépend du vote de la majorité.

Aucune de ces formules n'a été instaurée au Canada. Le débat sur des sièges autochtones garantis y revient périodiquement sans jamais aboutir. En l'absence de tel mécanisme, la participation reste un pari à somme presque nulle — et l'abstention, une manière de ne pas valider un cadre que l'on juge inadéquat.

Voter, oui : mais chez soi

Le contraste le plus éclairant vient des institutions autochtones elles-mêmes. Là où le scrutin porte sur la gouvernance de la nation, la participation est souvent robuste. Au Yukon, la Première Nation Vuntut Gwitchin, autonome depuis les ententes d'autonomie gouvernementale des années 1990, vient d'élire Lance Nagwan à sa tête ainsi que quatre conseillers, comme le rapportait Radio-Canada. Cette même nation a d'ailleurs porté jusqu'à la Cour suprême du Canada, en 2024, la question de l'articulation entre sa propre loi constitutionnelle et la Charte canadienne des droits et libertés — preuve que le débat autochtone sur la légitimité des institutions est juridiquement vivant, et pas seulement symbolique.

Kahnawake illustre la même logique à sa façon : la communauté s'est dotée de ses propres règles électorales, de ses propres lois sur l'appartenance, la justice et le cannabis, et négocie de nation à nation plutôt que par le truchement d'un député. Le refus du vote canadien n'est pas un retrait du politique ; c'est un déplacement du lieu où le politique se fait.

Ce que ces urnes vides mesurent réellement

Des chercheurs et des dirigeants autochtones, sur l'ensemble du continent, avancent deux positions difficiles à réconcilier. La première : voter, c'est utiliser un outil supplémentaire, sans renoncer à rien, pour peser sur des décisions qui affectent quotidiennement les communautés — financement scolaire, santé, logement, développement économique. C'est la ligne implicite de nombreuses organisations qui mènent des campagnes d'incitation au vote dans les réserves, où la participation demeure généralement bien inférieure à la moyenne nationale. La seconde : chaque bulletin déposé affaiblit l'argument juridique et diplomatique de la souveraineté, et normalise une tutelle. À Kahnawake, c'est la seconde qui domine largement.

Le travail journalistique d'APTN, comme celui de Radio-Canada dans ses espaces autochtones, montre depuis des années que la vitalité politique autochtone se mesure mal avec les instruments habituels : elle passe par les langues, les jardins communautaires, les cérémonies, les tribunaux, les conseils traditionnels, la reprise de compétences. Les urnes vides de Kahnawake ne sont pas un vide. Elles sont un message, formulé dans une grammaire politique qui précède le Canada — et que le Canada n'a jamais tout à fait appris à lire.