Les députés fédéraux reprennent le chemin de la Chambre des communes ce lundi 21 septembre. Quelques jours plus tôt, depuis le territoire visé par le Traité no 2, à Brandon au Manitoba, la cheffe nationale de l'Assemblée des Premières Nations (APN), Cindy Woodhouse Nepinak, a pris les devants pour cadrer la rentrée parlementaire du point de vue des Premières Nations. Son message, diffusé par l'organisation, tient en une prémisse : « Le monde change rapidement, et les mois à venir apporteront des décisions importantes pour le Canada, et pour les Premières Nations. »
La formule paraît anodine. Elle ne l'est pas. Elle traduit une stratégie assumée : ne pas laisser la conjoncture internationale — guerre commerciale avec les États-Unis, réarmement, course aux minéraux critiques — servir de prétexte à reléguer les dossiers autochtones en fin de liste. C'est précisément ce que redoutent de nombreux dirigeants des Premières Nations depuis que le gouvernement fédéral a fait de la « diversification économique » et de l'accélération des grands projets d'infrastructure son axe central.
Un contexte géopolitique qui aspire l'attention d'Ottawa
Il suffit de regarder ce qui a occupé les manchettes la même semaine pour comprendre la crainte. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé de faire du Canada le premier membre associé de l'Union européenne, une ouverture inédite rapportée notamment par Fast Company. Donald Trump a immédiatement qualifié l'idée de « risible » et potentiellement d'« acte hostile », menaçant l'Europe de tarifs très sévères, voire d'une interruption des échanges sur plusieurs produits, selon France 24. Le quotidien italien Repubblica décrit de son côté un axe Ottawa-Bruxelles qui dépasse largement le libre-échange : haute technologie, défense, minéraux critiques.
Ces trois mots — défense, technologie, minéraux — touchent directement les territoires des Premières Nations. Les gisements de lithium, de nickel, de cuivre, de terres rares et de graphite que l'Europe convoite ne se trouvent pas sous les édifices du centre-ville d'Ottawa. Ils se trouvent dans le Nord ontarien, dans les Prairies, en Colombie-Britannique, au Labrador, sur des territoires visés par des traités historiques ou par des revendications non réglées. Toute accélération des autorisations minières et énergétiques soulève donc la même question : le consentement préalable, libre et éclairé, inscrit dans la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones que le Canada a intégrée à son droit interne en 2021, sera-t-il respecté ou contourné au nom de l'urgence stratégique?
Le débat n'est pas théorique. L'adoption, en 2025, d'une loi fédérale visant à accélérer la réalisation de projets jugés d'intérêt national a provoqué une vague de protestations de dirigeants autochtones qui dénonçaient une consultation expédiée. Plusieurs Premières Nations de l'Ontario ont porté la contestation devant les tribunaux. La rentrée parlementaire s'ouvre donc sur un contentieux vivant, et non sur une page blanche.
L'Arctique, nouvelle ligne de front
L'autre grand déplacement de l'agenda fédéral, c'est le Nord. Eye on the Arctic, le service arctique de Radio Canada International, a rapporté qu'une flottille de la Flotte du Nord russe a mené un exercice incluant la conquête simulée d'un archipel arctique éloigné. Ce type de manœuvre alimente directement les discussions sur le renforcement de la présence militaire canadienne dans le Grand Nord : radars, infrastructures portuaires, pistes d'atterrissage, surveillance satellitaire.
Or, chaque dollar investi dans la souveraineté arctique passe par des communautés inuit et des Premières Nations du Nord. Les organisations autochtones plaident depuis des années pour que ces dépenses ne soient pas seulement « militaires », mais qu'elles servent aussi de levier : logement, énergie, aéroports civils, formation et emplois locaux. Le principe est simple à formuler, difficile à appliquer : la souveraineté d'un pays dans le Nord repose d'abord sur les gens qui y vivent à l'année.
Des gestes plus modestes témoignent de cette adaptation du fédéral aux réalités nordiques. Ottawa a annoncé la création d'un poste distinct de contrôleur des armes à feu pour le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut, une reconnaissance tardive du fait que la chasse de subsistance n'obéit pas aux mêmes logiques administratives que la possession d'armes dans le sud du pays.
Les dossiers de fond qui ne disparaissent pas
Derrière la géopolitique, les priorités structurelles restent les mêmes d'une session à l'autre, et c'est précisément le problème. L'eau potable dans les réserves demeure le dossier emblématique : un projet de loi fédéral visant à garantir un droit à l'eau potable pour les Premières Nations est mort au feuilleton lors de la prorogation du Parlement au début de 2025, et les organisations réclament depuis qu'il soit ramené et adopté. Le financement des services à l'enfance et à la famille, l'application du principe de Jordan, le logement, la santé mentale et la réforme des services de police autochtones figurent aussi sur la liste.
À cela s'ajoute la question de la reddition de comptes. Le Conseil national de réconciliation, créé par une loi fédérale sanctionnée en 2024 pour répondre aux appels à l'action de la Commission de vérité et réconciliation, poursuit sa mise en place. Nunatsiaq News a rapporté la nomination de Kilikvak Kabloona, ancienne directrice générale de Nunavut Tunngavik Inc., au sein de cet organisme chargé de vérifier si le Canada respecte ses engagements. Un conseil indépendant qui mesure les progrès année après année constitue, sur papier, le meilleur antidote aux promesses répétées.
L'économie autochtone comme argument politique
Un autre argument gagne du terrain dans le discours des dirigeants des Premières Nations : l'économie. Plutôt que de plaider uniquement la réparation historique, plusieurs misent sur la démonstration que les nations sont déjà des acteurs économiques.
Les exemples s'accumulent. En Saskatchewan, la Nation crie de Peepeekisis a inauguré le premier salon funéraire appartenant à des Autochtones et exploité par eux dans la province, un établissement de plus de 10 000 pieds carrés situé à Lorlie. Dans le Nord de l'Ontario, l'agence fédérale FedNor a annoncé un investissement de 835 777 $ réparti entre quinze projets liés à l'emploi des jeunes et au développement économique dirigé par des Autochtones. Les montants sont modestes, mais la logique est claire : bâtir des capacités locales plutôt que gérer la dépendance.
Cette montée en puissance économique nourrit une revendication plus large : la participation au capital des grands projets. Garanties de prêts fédérales, prises de participation dans des pipelines, des lignes de transport d'électricité ou des mines — les Premières Nations veulent être copropriétaires, pas seulement consultées. C'est sans doute la transformation la plus profonde du rapport de force des dernières années.
Une gouvernance qui se renouvelle
Ce repositionnement politique s'appuie sur des gouvernances locales en pleine évolution. Au Yukon, Lance Nagwan vient d'être élu chef de la Première Nation Vuntut Gwitchin, accompagné de quatre conseillers, selon Radio-Canada. Au Nunavik, Nunatsiaq News rapporte que Maggie Annahatak a été élue mairesse de Kangirsuk par une seule voix d'écart, 59 contre 58. Ces scrutins rappellent que la légitimité se joue d'abord à l'échelle communautaire.
À l'inverse, Radio-Canada s'est penché sur Kahnawake, où la participation aux élections fédérales oscille sous la barre de 1 %, expression d'un refus assumé de reconnaître la juridiction d'Ottawa. Ce paradoxe traverse tout le dossier : négocier avec un Parlement dont on conteste l'autorité sur son territoire.
Ce qu'il faut surveiller
La véritable épreuve viendra du budget et du calendrier législatif. Si les crédits consacrés au logement, à l'eau et aux services à l'enfance sont comprimés au profit de la défense et des infrastructures stratégiques, la rentrée se soldera par une confrontation. Si, au contraire, Ottawa parvient à lier ses ambitions économiques à une participation réelle des nations — capital, revenus, veto effectif sur certains projets —, la session pourrait marquer un tournant.
L'APN, elle, a choisi son terrain : transformer la vulnérabilité stratégique du Canada en levier de négociation. Dans un pays qui cherche de nouveaux partenaires commerciaux et veut prouver qu'il contrôle son Nord, les Premières Nations rappellent qu'aucune de ces ambitions ne se réalisera sans elles.
