Saguenay–Lac-Saint-Jean

Plus de demandes d'aide pour violences sexuelles à Saguenay : ce que le chiffre dit vraiment

Les organismes d'aide aux victimes de violences sexuelles de Saguenay voient leurs demandes augmenter. Une hausse qui parle davantage de parole libérée et de repérage que d'une explosion des agressions.

Plus de demandes d'aide pour violences sexuelles à Saguenay : ce que le chiffre dit vraiment

Une ligne dans un rapport d'activités, et tout de suite la tentation de la lecture rapide : si les demandes d'aide pour violences sexuelles augmentent à Saguenay, c'est donc qu'il y a plus d'agressions. Les intervenantes qui répondent au téléphone, elles, mettent aussitôt un bémol. Radio-Canada rapportait cette semaine la hausse des demandes adressées au Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) de Saguenay, tout en précisant que l'organisme lui-même refuse d'y voir la preuve d'une multiplication des actes de violence.

Cette nuance n'est pas un détail de communication. Elle est au coeur de la façon dont on doit lire les statistiques en matière de violences sexuelles — un domaine où le chiffre le plus important est justement celui qu'on ne mesure pas.

Un compteur qui mesure la parole, pas les gestes

Un organisme d'aide ne compte pas les agressions. Il compte les personnes qui franchissent le seuil : un appel, un courriel, une première rencontre, une demande d'accompagnement dans un processus judiciaire ou médical. Ce compteur dépend donc de trois choses au moins : le nombre de personnes victimisées, leur capacité à nommer ce qu'elles ont vécu, et leur connaissance de la ressource qui existe à proximité.

Quand les demandes montent, n'importe laquelle de ces trois variables peut avoir bougé. Une campagne de sensibilisation dans les cégeps, une couverture médiatique marquante, un procès très suivi, une formation donnée aux intervenants scolaires ou au personnel de la santé : chacun de ces éléments peut faire grimper les appels sans qu'un seul geste de plus n'ait été commis. C'est ce qu'on appelle, dans le vocabulaire des organismes, l'effet de dévoilement.

À l'inverse, une baisse des demandes n'est jamais une bonne nouvelle en soi. Elle peut signaler que les gens ne savent plus où appeler, que les délais d'attente découragent, ou qu'un climat social rend le dévoilement plus coûteux. Les CALACS le répètent depuis des années : leur liste d'attente est un indicateur de leur capacité, pas de l'ampleur du problème.

Le décalage dans le temps, angle mort des statistiques

L'autre élément que la hausse ne révèle pas, c'est le moment des faits. Une part importante des demandes adressées aux organismes spécialisés concerne des événements anciens, parfois vécus dans l'enfance ou l'adolescence, et dévoilés des années — voire des décennies — plus tard.

Ce décalage a été amplifié par des changements législatifs majeurs au Québec depuis 2020. L'abolition du délai de prescription pour les recours civils en matière d'agression sexuelle, de violence subie pendant l'enfance et de violence conjugale a ouvert la porte à des poursuites pour des faits très éloignés. La réforme du régime d'indemnisation des victimes d'actes criminels a de son côté élargi l'accès aux personnes victimes de violence sexuelle, là où d'anciennes règles de délais excluaient une bonne partie d'entre elles. Enfin, le déploiement progressif, depuis 2022, de divisions spécialisées en matière de violence sexuelle et de violence conjugale dans les palais de justice du Québec — dont celui de Chicoutimi — a été accompagné d'un travail de mise en confiance envers le système.

Chacune de ces réformes crée mécaniquement de nouvelles démarches, donc de nouveaux besoins d'accompagnement. Un dossier judiciaire ou une demande d'indemnisation, ce sont des mois de suivi pour une intervenante : rédaction, préparation à témoigner, gestion de l'attente, soutien après le verdict. Autrement dit, la charge de travail des organismes peut exploser même à volume d'agressions constant.

Le repérage, maillon faible et en progrès

Ce qui change vraiment, ces dernières années, c'est le repérage. Les milieux scolaires, sportifs et de la santé sont devenus des points d'entrée. Une personne ne se présente pas toujours d'emblée dans un organisme spécialisé : elle se confie d'abord à une enseignante, une entraîneuse, une infirmière, un intervenant psychosocial. C'est cette première oreille qui détermine si la référence se fera ou non.

La région en a eu un exemple concret cette semaine, dans un autre registre. Radio-Canada révélait que le Cégep de Jonquière a dû intervenir à la suite de plaintes concernant un climat malsain au sein d'une équipe féminine de volleyball de division 1. Il ne s'agit pas d'un dossier de violences sexuelles, et il importe de ne pas mélanger les deux. Mais le mécanisme est instructif : sans un canal de plainte crédible et sans une direction prête à enquêter, ces situations restent invisibles. Les politiques adoptées dans le réseau collégial et universitaire québécois depuis la loi de 2017 sur les violences à caractère sexuel en enseignement supérieur ont précisément été conçues pour créer ces canaux. Elles ont eu un effet mesurable : plus on offre un endroit pour parler, plus les signalements montent.

Le même raisonnement vaut pour les milieux de travail, les clubs sportifs, les organismes communautaires. Le repérage ne fait pas apparaître la violence : il la rend comptable.

La capacité régionale, vraie question derrière le chiffre

C'est là que la hausse des demandes devient un enjeu très concret pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean. La région est vaste, avec des distances réelles entre Saguenay, Alma, Dolbeau-Mistassini, Roberval et les municipalités plus éloignées. Un organisme installé à Chicoutimi qui doit couvrir un territoire de cette taille avec une équipe réduite fait des choix : priorisation des cas les plus urgents, rencontres en visioconférence, réduction du volet prévention pour sauver le volet intervention.

Or le volet prévention est précisément celui qui alimente le repérage. Moins d'ateliers dans les écoles, c'est moins de jeunes qui savent nommer ce qu'ils vivent, donc moins de demandes plus tard. Le financement à la mission des organismes communautaires — un dossier récurrent au Québec, où les groupes réclament depuis des années une indexation qui suive la hausse réelle de leurs coûts — détermine donc en partie la courbe des statistiques qu'on lit ensuite.

La région n'échappe pas non plus aux pressions générales sur la main-d'oeuvre. Dans un contexte où les entreprises manufacturières de Saguenay disent déjà manquer d'employés, comme le rapportait Radio-Canada cette semaine à propos de l'arrivée de grands projets, le communautaire recrute avec des salaires qui ne suivent pas. Retenir une intervenante formée en agression sexuelle, métier exigeant émotionnellement, relève du défi permanent.

Comment lire la prochaine statistique

À l'échelle canadienne, les données policières sur les agressions sexuelles déclarées ont connu une progression marquée depuis le milieu des années 2010, en bonne partie attribuée par les analystes à une hausse des dévoilements plutôt qu'à une hausse des gestes. Les enquêtes de victimisation, qui interrogent directement la population plutôt que de compter les plaintes, continuent par ailleurs de montrer qu'une très faible proportion des agressions sexuelles est signalée à la police. L'écart entre les deux séries de données est, en soi, la mesure du chemin qui reste.

Ce que la hausse saguenéenne dit donc, raisonnablement : des personnes de plus en plus nombreuses trouvent le chemin de l'aide, et les ressources régionales absorbent une pression croissante. Ce qu'elle ne dit pas : que la violence augmente, ni qu'elle diminue. Pour cela, il faudrait des enquêtes de population régionalisées que personne ne finance actuellement à cette échelle.

La question utile, pour la région, n'est pas de savoir si le chiffre monte. C'est de savoir combien de semaines une personne qui appelle aujourd'hui devra attendre avant de parler à quelqu'un. Cette donnée-là, elle, est parlante — et elle dépend de décisions budgétaires, pas du hasard.