Politique

En Russie, des législatives sous contrôle : trois jours de vote, aucune incertitude

Les Russes ont commencé à voter le 18 septembre pour renouveler la Douma. Un scrutin de guerre, sans opposition réelle, que l'Union européenne dénonce comme le produit d'une « répression systématique ».

En Russie, des législatives sous contrôle : trois jours de vote, aucune incertitude

Les bureaux de vote ont ouvert vendredi matin, à l'heure où l'Ukraine et la Russie échangeaient encore des frappes. Le contraste, relevé par France 24 dans ses reportages du 18 septembre, résume mieux que n'importe quel commentaire la nature de ce rendez-vous : la Russie renouvelle sa Douma d'État, la chambre basse du Parlement, au milieu d'une guerre qu'aucune formation présente sur les bulletins ne remet en cause.

Le vote s'étale sur trois jours, une formule généralisée depuis la pandémie et jamais abandonnée depuis, parce qu'elle sert admirablement la mécanique du pouvoir : elle dilue la surveillance des bureaux, multiplie les nuits pendant lesquelles les urnes dorment sous scellés, et rend le travail des observateurs indépendants — ce qu'il en reste — pratiquement impossible.

Un scrutin dont le résultat est écrit d'avance

Sur le fond, personne, à Moscou comme à Bruxelles, ne feint le suspense. La Douma compte 450 sièges, dont la moitié attribuée au scrutin uninominal dans les circonscriptions et l'autre moitié à la proportionnelle, avec un seuil de 5 %. Russie unie, le parti du Kremlin, y détient depuis 2021 une majorité constitutionnelle des deux tiers, ce qui lui permet de faire passer à peu près tout ce que l'exécutif souhaite. Comme le notait France 24 en ouverture du scrutin, la formation présidentielle est en position de conserver son emprise sans difficulté.

Les autres partis représentés — les communistes du KPRF, les nationalistes du LDPR, Russie juste et Nouveaux Gens — forment ce que les politologues appellent depuis longtemps une « opposition systémique » : ils critiquent parfois la gestion sociale, les tarifs, les autorités locales, jamais le cœur du pouvoir ni la guerre. Le journaliste Douglas Herbert, de France 24, va plus loin en constatant que « même la façade de l'opposition a disparu ». La formule mérite d'être prise au sérieux : pendant deux décennies, le système russe a tenu à conserver un décor pluraliste. Ce décor n'est plus jugé nécessaire.

Le signal le plus net vient d'ailleurs du bulletin lui-même. Selon France 24, le seul parti qui avait critiqué la guerre en Ukraine a été écarté du scrutin. Autrement dit, l'électeur russe qui s'oppose au conflit n'a matériellement aucune case à cocher. Ce n'est pas un détail de procédure, c'est la définition d'une élection dont l'issue est verrouillée en amont du vote.

Une décennie de démolition juridique de l'opposition

Ce verrouillage n'a rien d'improvisé. Il est le produit d'une série de lois et de décisions de justice empilées depuis le milieu des années 2010. Le statut d'« agent de l'étranger », initialement réservé aux ONG financées de l'extérieur, a été étendu aux médias, puis aux personnes physiques, jusqu'à devenir une étiquette infamante qui coupe ses détenteurs du financement, de l'espace public et, souvent, de l'éligibilité. Le registre des organisations « indésirables » a permis de criminaliser la simple collaboration avec des structures exilées.

En 2021, les organisations d'Alexeï Navalny, dont son Fonds de lutte contre la corruption, ont été déclarées « extrémistes », ce qui a rendu passible de poursuites toute participation à leurs activités — y compris la stratégie du « vote intelligent » qui consistait à concentrer les suffrages sur le candidat le mieux placé face à Russie unie. L'opposant est mort en février 2024 dans une colonie pénitentiaire de l'Arctique. Ses proches collaborateurs sont en exil ou en prison. Les figures les plus connues du mouvement libéral russe ont soit quitté le pays, soit fait l'objet de condamnations lourdes.

S'y est ajouté, à partir de mars 2022, l'arsenal de guerre : les articles pénaux réprimant le « discrédit » des forces armées et la diffusion de « fausses informations » sur l'armée. Des milliers de procédures administratives et des centaines de poursuites pénales ont suivi, pour des publications sur les réseaux sociaux, des pancartes, parfois de simples conversations. Dans ce cadre, faire campagne contre la guerre n'est pas un choix politique risqué : c'est un délit.

Bruxelles parle de « répression systématique et institutionnalisée »

La réaction européenne a été immédiate. Un porte-parole de l'Union européenne a dénoncé, dès le premier jour du vote, un scrutin se tenant dans un climat de « répression systématique et institutionnalisée », selon France 24. Une instance regroupant des opposants russes auprès du Conseil de l'Europe a, elle, parlé d'un « simulacre ».

Ces qualifications ne sont pas neutres sur le plan juridique. Elles servent d'argument aux Européens pour refuser toute reconnaissance des résultats obtenus dans les territoires ukrainiens occupés, où Moscou organise des votes depuis les annexions proclamées en septembre 2022. Organiser un scrutin national sur un territoire occupé est contraire au droit international humanitaire, et chaque élection russe depuis quatre ans reconduit ce point de friction. Il faut aussi rappeler qu'aucune mission d'observation d'envergure du BIDDH, le bureau spécialisé de l'OSCE, n'a pu se déployer en Russie depuis 2021, faute d'invitation acceptable pour l'organisation. Personne, à l'extérieur, ne peut donc vérifier quoi que ce soit.

Au même moment, l'ancienne correspondante de France 24 à Moscou, Éléna Volochine, décrivait un scrutin « sans grande surprise », dont la fonction première est moins de désigner des députés que de mesurer la capacité de l'appareil administratif à produire le résultat attendu, région par région. Le vote électronique à distance, généralisé dans un nombre croissant de sujets de la Fédération, ajoute une couche d'opacité : les données brutes ne sont pas auditables par des tiers indépendants.

Le contexte de guerre, ressource politique

La guerre n'est pas seulement le décor de ce scrutin ; elle en est le carburant. Elle justifie la restriction du débat, la mobilisation des administrations, l'encadrement des médias, la mise en avant de candidats issus du front — une pratique désormais courante, les vétérans étant présentés comme la nouvelle élite politique du pays.

Elle façonne aussi la manière dont les Européens lisent le résultat. Le même 18 septembre, Emmanuel Macron annonçait avoir demandé à son gouvernement de préparer un « plan de protection » des infrastructures critiques françaises face aux attaques « hybrides » attribuées à la Russie, estimant que « la menace russe s'est intensifiée » et que la nature de l'agressivité russe « change ». Sabotages de câbles, incursions de drones, cyberattaques, opérations d'influence : les capitales européennes ne traitent plus ces épisodes comme des incidents isolés.

Une Douma reconduite sans contre-pouvoir signifie, concrètement, qu'aucun frein institutionnel ne viendra de l'intérieur du système russe : ni sur les budgets militaires, ni sur les lois sécuritaires, ni sur la durée du conflit. C'est précisément ce que l'on attend d'une chambre conçue comme une courroie de transmission.

Ce qu'il faudra regarder

Deux indicateurs restent malgré tout instructifs. Le premier est la participation officielle : elle mesure l'énergie que l'appareil d'État a dû dépenser pour remplir les urnes, et les écarts entre régions sont souvent plus parlants que le chiffre national. Le second est la performance des communistes, seul parti systémique capable de capter un vote protestataire diffus dans les régions industrielles appauvries — non pas comme force d'alternance, mais comme thermomètre du mécontentement social.

Pour le reste, l'essentiel s'est joué avant le vote : dans les tribunaux, dans les registres d'« agents de l'étranger » et dans les refus d'enregistrement de candidatures. Une élection dont on connaît le résultat n'est pas un événement politique ; c'est un rituel de confirmation. Et ce rituel-là dira surtout à quel point le pouvoir russe estime pouvoir se passer des apparences.