Éducation

Ouganda : le bras de fer entre la Société des pharmaciens et Victoria University sur la formation des futurs pharmaciens

Un ultimatum de sept jours, 364 étudiants admis pour 50 places approuvées et une inspection jamais réalisée : le conflit ougandais révèle les failles de l'encadrement de la formation en pharmacie.

Ouganda : le bras de fer entre la Société des pharmaciens et Victoria University sur la formation des futurs pharmaciens

Le 2 novembre, le secrétaire de la Société pharmaceutique de l'Ouganda (PSU) a signé une lettre qui menace de faire basculer la carrière de plusieurs centaines d'étudiants. Selon le média ougandais Nile Post, repris par AllAfrica, le courrier ordonne à Victoria University, établissement privé de Kampala, de suspendre immédiatement l'enseignement, l'évaluation et les stages cliniques de tous les étudiants de baccalauréat en pharmacie au-delà d'un quota approuvé de cinquante. Derrière ce bras de fer se pose une question que connaissent de nombreux pays : comment un régulateur professionnel doit-il faire respecter des quotas sans sacrifier les étudiants ni la crédibilité de l'accréditation?

Ce que la lettre exige

Selon le site ougandais Campus Bee, la PSU reproche à l'université d'avoir admis 364 étudiants à la rentrée d'août-septembre 2026, contre un quota approuvé de 50 par année. L'écart est donc de 314 étudiants. Dans un délai de sept jours, l'établissement doit fournir une liste certifiée des étudiants qui se sont réellement présentés, une liste signée de exactement cinquante étudiants conservés et une liste des autres, placés « en attente ». Il doit aussi remettre un engagement écrit de son recteur suspendant l'enseignement, la facturation des frais et les stages pour ces derniers.

La sanction annoncée est lourde. Faute de conformité, le programme serait « dé-reconnu » sans autre avis, et ses diplômés seraient privés des examens de préinscription qui séparent un diplôme d'un permis d'exercice, indique Campus Bee. Le même média précise que les diplômés ne pourraient ni adhérer à la Société ni s'inscrire comme pharmaciens en Ouganda.

La PSU rappelle aussi que l'Office national de l'enseignement supérieur (NCHE) a exigé, en décembre 2023, que tous les programmes liés à la médecine n'admettent des étudiants qu'une fois par année.

Une inspection promise, jamais réalisée

Le dossier se complique parce que l'université n'a pas agi dans l'ombre. Selon The Observer, l'inscripteur académique de Victoria University a écrit au NCHE le 11 août 2025 pour demander de faire passer le quota de 50 à 250 étudiants. Il a relancé l'organisme en avril 2026, puis le 4 septembre. Le site Pulse Uganda ajoute que la demande vise trois rentrées par année, ce qui représenterait 750 admissions annuelles, soit une hausse de quinze fois.

La PSU soutient, de son côté, qu'une demande en attente ne vaut pas approbation. Elle souligne que la cohorte de 364 dépasse même de 114 le quota de 250 que l'université réclame. L'argument est difficile à contester : la hausse de capacité d'un programme de santé repose sur des laboratoires, du personnel et des sites cliniques, pas sur une demande déposée.

Mais l'éditorial de Paul Mukiibi, publié par Nile Post, souligne l'autre versant du problème. D'après ce texte d'opinion, le protocole d'entente entre la PSU et le NCHE prévoit qu'une demande d'augmentation déclenche une inspection conjointe avant toute décision. Cette inspection n'a pas eu lieu. L'auteur ajoute que la Société avait inspecté l'université en avril 2026 et vu une présentation montrant près de 900 étudiants répartis sur onze rentrées. Elle connaissait donc les chiffres depuis sept mois. Il s'agit d'une prise de position, et non d'un constat indépendant, mais les faits qu'elle rapporte concordent avec ceux des autres médias.

Selon The Observer, une rencontre prévue le 26 octobre entre le NCHE, Victoria University et la PSU a été reportée, ce qui a précipité les événements. Le 2 novembre, la PSU a écrit au NCHE pour réclamer des orientations conjointes, en se disant prête à mener des inspections la semaine suivante. Le même jour, elle a envoyé son ultimatum à l'université.

Deux logiques qui s'affrontent

Le recteur de Victoria University, Lawrence Muganga, plaide que l'État ougandais encourage les jeunes à étudier les sciences, alors que la PSU plafonne le nombre de pharmaciens formés. « Une main ouvre la porte et l'autre la referme », a-t-il déclaré, selon Nile Post. Il accuse la profession de vouloir rester petite pour protéger ceux qui y sont déjà établis, et soutient que l'Ouganda devrait former des pharmaciens pour des débouchés au-delà de ses frontières.

La PSU répond que former 364 étudiants avec des infrastructures approuvées pour 50 risque de produire des diplômés mal préparés et de mettre des patients en danger. Elle ajoute que l'inscription à l'étranger dépend aussi d'installations inspectées et de ratios de personnel adéquats, de sorte que les diplômés d'un programme en surnombre pourraient être non inscriptibles ici comme ailleurs. Elle se dit prête à appuyer un passage de 50 à 250 places si une inspection démontre que les installations le permettent.

Les deux positions contiennent une part de vrai. Le site de l'université lui-même évoque une pénurie sévère de pharmaciens, avec 4,79 pharmaciens pour 100 000 habitants. L'argument de l'accès a donc un poids réel. Mais une pénurie de professionnels ne justifie pas de former des cohortes que les laboratoires et les hôpitaux d'enseignement ne peuvent absorber.

Un système de formation qui s'est élargi très vite

Ce conflit survient dans un contexte d'expansion rapide. Selon The Kampala Report, la PSU et le NCHE ont publié en avril 2026 une liste de neuf universités autorisées à offrir le baccalauréat en pharmacie, contre environ quatre en 2024 et six en 2025. La liste comprend Makerere, Mbarara (MUST), Gulu, Busitema, Victoria University, le campus ouest de Kampala International University et trois nouveaux venus. La Société disait alors vouloir élargir l'accès tout en gardant une surveillance stricte de la qualité.

Le parcours d'un pharmacien ougandais est long. D'après New Vision, la PSU exige un baccalauréat accrédité, un stage supervisé et la réussite d'examens avant et après le stage. Une étude publiée dans le Journal of Pharmaceutical Policy and Practice précise que ce stage dure un an et que les stagiaires sont déployés par le ministère de la Santé dans des hôpitaux. Autrement dit, chaque cohorte excédentaire pèse non seulement sur l'université, mais aussi sur un nombre limité de sites de stage.

En juin 2026, la PSU avait déjà dénoncé, dans un avis rapporté par New Vision, des universités qui admettent des étudiants au-delà de la capacité autorisée lors de l'accréditation, et réclamé des exigences nationales d'entrée plus strictes.

Un régulateur qui multiplie les fronts

L'épisode Victoria University n'est pas isolé. Selon Pulse Uganda, la PSU a retiré le 19 octobre la reconnaissance du programme de pharmacie de MUST, avec effet immédiat, après avoir constaté des lacunes de personnel et la nomination d'une infirmière à la tête du département par intérim. Les étudiants actuels ont été invités à se transférer ou à attendre.

Le NCHE a toutefois contesté cette décision. Toujours selon Pulse Uganda, l'organisme affirme n'avoir été ni impliqué ni consulté, et invoque la loi sur les universités et autres établissements tertiaires, qui lui confie l'accréditation des programmes. Il cite aussi l'obligation de consulter les associations professionnelles. Le conflit de compétences est donc ouvert : la PSU peut décider de la reconnaissance professionnelle de ses examens et de ses inscriptions, mais l'accréditation institutionnelle relève du NCHE. La Radiodiffusion ougandaise (UBC) rappelle d'ailleurs que le retrait de reconnaissance professionnelle doit être distingué de l'accréditation institutionnelle.

Pour les étudiants, cette incertitude juridique est le pire des scénarios. Les 314 étudiants visés viennent d'entamer leur parcours, rapporte Campus Bee, et leur avenir dépend de la réponse de l'université et d'un éventuel accord sur une inspection.

Ce que les bonnes pratiques recommandent

L'éditorial de Nile Post invoque la Malaisie, le Ghana et l'Afrique du Sud, que la PSU cite elle-même en exemple, pour affirmer que ces pays ont élargi leur formation en renforçant leur capacité d'inspection, en accordant des approbations conditionnelles et en fixant des échéances de correction. C'est l'avis de l'auteur, et non une évaluation indépendante, mais le principe est largement partagé : l'accréditation fonctionne mieux lorsqu'elle repose sur un dialogue structuré, des visites sur place et des mesures graduées.

Ce que les faits établis permettent de dire se résume ainsi :

  • Victoria University a, selon tous les médias consultés, admis bien plus d'étudiants que son quota approuvé, ce que l'établissement ne semble pas contester sur le fond.
  • L'organisme chargé de l'inspection conjointe ne l'a pas réalisée en quinze mois, malgré des relances écrites de l'université.
  • Un ultimatum de sept jours, copié à des ministres et à des commissions parlementaires, transforme un différend administratif en affrontement public.

La sortie de crise passe par des gestes simples mais exigeants : une date d'inspection conjointe rendue publique, un audit des laboratoires, du personnel et des sites cliniques en fonction du quota visé, et un plan de réduction ou de régularisation des cohortes, accompagné de garanties pour les étudiants déjà inscrits. L'université, de son côté, devra ouvrir ses registres. Le recteur affirme être prêt à investir et à se soumettre à des contrôles de qualité, selon Pulse Uganda. Reste à savoir si la PSU et le NCHE parviendront à parler d'une seule voix, avant que des étudiants de première année ne fassent les frais d'un désaccord entre institutions.