Pendant trois jours, un hôtel de l'autoroute 15, à Laval, devient l'un des carrefours de la santé mondiale. Du 3 au 5 novembre, la réunion annuelle du Pasteur Network s'y tient, et le Courrier Laval en a fait sa une locale. Derrière l'événement, il y a surtout une question qui dépasse largement l'île Jésus : comment des laboratoires répartis sur cinq continents peuvent-ils s'organiser pour détecter plus vite la prochaine menace infectieuse, et la contenir plus équitablement que la dernière fois?
Un réseau né à Saïgon, devenu mondial
Le Pasteur Network n'est pas une organisation récente. Selon l'Institut Pasteur, le premier institut établi hors de France a été créé à Saïgon en 1891 par Albert Calmette, et le réseau s'est élargi progressivement jusqu'à une vingtaine de membres dans les années 1960, puis à 33 en novembre 2019. Il a pris son nom actuel en 2021, avec une gouvernance plus participative : auparavant, seul le dirigeant de l'Institut Pasteur de Paris présidait l'association.
Aujourd'hui, selon l'Institut Pasteur, le réseau est présent dans 25 pays et regroupe 33 membres. Sa particularité tient à son implantation au cœur de nombreuses zones d'endémie, ce qui lui a permis, toujours selon l'organisme, de jouer à plusieurs reprises un rôle de sentinelle face aux émergences infectieuses. Le réseau se décrit lui-même comme un acteur non étatique reconnu par l'Organisation mondiale de la santé, et il fait état de plus de 50 laboratoires de référence nationaux et régionaux, dont plusieurs de niveau de biosécurité 3, ainsi que de 17 centres collaborateurs de l'OMS.
Cette diversité explique l'intérêt du modèle. Un institut à Dakar, un autre à Hô Chi Minh-Ville, un troisième à Montevideo ou à Tunis n'observent pas les mêmes pathogènes, ni dans les mêmes conditions climatiques ou sociales. Les mettre en réseau, c'est multiplier les points d'observation.
Une première en Amérique du Nord
La rencontre lavalloise est organisée avec l'Institut national de la recherche scientifique (INRS). D'après le communiqué de l'INRS, il s'agit de la première fois que la réunion annuelle se tient en Amérique du Nord. L'an dernier, rappelle le Courrier Laval, elle avait eu lieu au Vietnam.
Le choix de Laval repose sur un ancrage historique précis. Le Centre Armand-Frappier Santé Biotechnologie de l'INRS, situé dans la Cité de la Biotech, est membre du réseau depuis plusieurs années et reste, selon l'INRS, le seul établissement de recherche universitaire canadien à en faire partie. Ses origines remontent à l'Institut de microbiologie et d'hygiène de Montréal, fondé en 1938 par le docteur Armand Frappier, pionnier de la vaccination. L'Institut s'est ensuite illustré dans la production de vaccins : selon la notice consacrée à l'établissement, il a réussi dès 1957 ses premiers lots de vaccin contre la poliomyélite et contre la grippe asiatique.
Le lieu de la rencontre n'est donc pas décoratif. C'est dans ce centre lavallois que se mène aujourd'hui une recherche sur les infections virales chroniques, la résistance aux antimicrobiens et les liens entre polluants environnementaux et maladies, avec une approche qui lie santé humaine, animale et environnementale. Le gouvernement du Québec avait d'ailleurs annoncé un financement de plus de 4 M$ pour une plateforme de niveau 3, qui permet de manipuler des agents pathogènes dangereux comme le SRAS-CoV-2, le virus du Nil occidental ou la bactérie de la tuberculose.
L'intelligence artificielle au centre des discussions
Le thème retenu est « Intelligence artificielle et technologies émergentes ». Selon l'INRS, dix séances et quatre tables rondes sont prévues. Elles porteront sur l'intelligence épidémique, c'est-à-dire la transformation de données de surveillance en outils d'aide à la décision, sur la génomique des pathogènes, sur l'accélération du développement de vaccins, de traitements et de diagnostics, ainsi que sur l'approche « Une seule santé », qui relie santé humaine, animale et environnementale.
Un volet porte aussi sur l'éthique, la gouvernance et l'équité liées à l'usage de l'IA. Ce point mérite attention. Les outils d'analyse de données épidémiques dépendent de la qualité et de la quantité des données disponibles. Or celles-ci sont très inégalement réparties : un système entraîné principalement sur des informations de pays riches risque de mal fonctionner ailleurs. Que ce sujet figure au programme d'un réseau dont la majorité des membres se trouvent hors des pays à revenu élevé n'a rien d'anodin.
La cérémonie d'ouverture officielle est prévue le 4 novembre à 9 h 30 et sera diffusée en direct, selon les informations publiées par le réseau. L'événement lui-même est réservé aux membres.
La souveraineté vaccinale, grand dossier en toile de fond
L'IA n'est pas le seul chantier du réseau. Depuis la pandémie de COVID-19, la question de l'accès équitable aux vaccins structure une part importante de son action. L'Initiative de fabrication de vaccins du réseau (PN-VMI), soutenue par le Wellcome Trust, a été lancée à la suite de la réunion annuelle de 2024 à Rio de Janeiro. Elle vise, selon le réseau, à combler des lacunes systémiques en matière d'accès aux vaccins, de souveraineté de fabrication et de préparation aux épidémies.
Les chiffres avancés par le réseau donnent la mesure de l'enjeu : ses capacités de fabrication de vaccins représentent plus de 2 600 employés dans 9 pays et plus de 525 millions de doses produites annuellement. En juillet 2026, la cinquième rencontre en personne de cette initiative s'est tenue à Rio. Les discussions ont notamment porté sur l'accueil de nouveaux partenaires, les projets de vaccins prioritaires et un modèle de gouvernance pour un futur réseau de recherche clinique permettant des essais multisites. Un protocole d'entente entre le Pasteur Network et la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) a par ailleurs été signé en avril 2026, selon le compte rendu du réseau.
La directrice exécutive du réseau, Rebecca Grais, a souligné que l'objectif n'est pas seulement d'augmenter la capacité de production, mais de promouvoir une souveraineté sanitaire par des systèmes de production locaux, nationaux et régionaux plus solides, rapporte la Coalition mondiale pour la production locale.
Ce contexte éclaire le sens de la rencontre de Laval : l'intelligence artificielle y est présentée comme un outil au service de cette ambition, non comme une fin en soi.
Un élargissement qui prend effet à Laval
L'événement a aussi une portée institutionnelle. Le 26 juin, l'assemblée générale du réseau, réunie à Bruxelles, a approuvé l'extension de l'adhésion de l'INRS à l'ensemble de l'établissement et à ses cinq centres de recherche, alors qu'elle était jusque-là portée par le seul Centre Armand-Frappier. Selon le communiqué, la rencontre de Laval offre une première occasion de concrétiser les collaborations rendues possibles par cet élargissement.
La Faculté de médecine de l'Université de Montréal a de son côté rejoint le réseau comme membre associé, sous le parrainage de l'INRS, ce qui renforce, selon l'INRS, la présence du réseau en Amérique du Nord.
Pour les chercheurs concernés, cela signifie l'accès aux groupes de travail scientifiques, au soutien aux scientifiques en début de carrière, au réseautage et au montage de projets collaboratifs entre membres. Isabelle Delisle, directrice scientifique de l'INRS, a souligné dans un entretien publié par l'établissement que cette adhésion permet de croiser les sciences de la santé, de l'environnement, du numérique et les sciences sociales.
Ce que l'on sait, et ce que l'on ignore
Les retombées concrètes de ces trois jours seront difficiles à mesurer à court terme. Une réunion annuelle produit rarement des décisions spectaculaires : elle sert plutôt à aligner des priorités, à former des alliances de recherche et à préparer des projets que financeront ensuite des bailleurs comme le Wellcome Trust ou la CEPI. Les communiqués disponibles décrivent le programme et les ambitions, pas encore les résultats.
On peut néanmoins relever trois éléments factuels. D'abord, le réseau tient pour la première fois sa rencontre annuelle en Amérique du Nord, dans un centre de recherche dont l'histoire est intimement liée à la vaccination. Ensuite, le thème de l'IA s'inscrit dans une stratégie plus large de surveillance épidémique et de préparation aux crises, où l'équité d'accès aux technologies est un enjeu déclaré. Enfin, l'élargissement de l'adhésion de l'INRS donne à la recherche universitaire de la région de Laval un point d'entrée plus large dans un réseau de laboratoires de référence.
Le maire suppléant Ray Khalil s'est dit très fier d'accueillir cette rencontre sur l'île Jésus, rapporte le Courrier Laval. Pour la ville, l'événement est une vitrine. Mais l'essentiel se joue dans les salles de séance : savoir si un réseau fondé il y a plus d'un siècle autour d'un microscope saura, à l'ère des algorithmes, rester ce que ses promoteurs veulent qu'il soit, un système d'alerte fiable pour l'ensemble de la planète.
