Un chef de gouvernement qui promet de consulter sa population sur la sécession de sa province, tout en sachant que les sondages ne lui sont pas favorables : la situation est rare dans les démocraties occidentales, et c'est pourtant celle dans laquelle se trouve désormais Paul St-Pierre Plamondon. Selon Bloomberg, le nouveau premier ministre affirme qu'il ne reculera pas sur son engagement de tenir un référendum sur l'indépendance d'ici 2030, même si les enquêtes d'opinion laissent entendre qu'une majorité de la population n'y adhère pas.
Une victoire sans majorité
Il faut d'abord bien mesurer ce que le scrutin a réellement accordé au Parti Québécois. Selon Le Journal de Québec, la province s'est réveillée mardi avec un gouvernement minoritaire dirigé par la formation souverainiste. TV5 Monde précise que le PQ sort vainqueur de l'élection, mais sans majorité absolue des sièges.
Cette nuance est capitale. Dans le système parlementaire de type britannique, un gouvernement minoritaire doit obtenir la confiance de l'Assemblée sur chaque projet de loi important, à commencer par le budget. Il peut tomber à la faveur d'un vote, et il doit négocier avec une ou plusieurs formations de l'opposition pour survivre. Ce n'est pas la configuration dont rêvent les partisans d'un grand projet de rupture constitutionnelle.
À cela s'ajoute une distinction que rappellent souvent les analystes : une victoire électorale n'est pas un plébiscite pour l'indépendance. Une partie de l'électorat a pu voter pour le PQ par rejet du gouvernement sortant, par attrait pour ses positions sur d'autres enjeux, ou par volonté d'alternance, sans pour autant souhaiter la tenue d'un référendum, encore moins un « oui ».
L'effondrement du pouvoir sortant
Le contexte de cette victoire éclaire sa nature. Le Nouvelliste rapporte que Christine Fréchette a annoncé son départ de la tête de la Coalition avenir Québec au lendemain d'une dure défaite. Le parti qui dominait la scène politique provinciale depuis 2018 sort donc profondément affaibli du scrutin.
Radio-Canada propose une lecture de cet effondrement : le projet de troisième lien routier, promesse phare de la CAQ, se serait finalement avéré un « point de rupture », selon le diagnostic posé par la société d'État dans son analyse de la défaite dans la région de la capitale. Du côté de la formation elle-même, un texte d'opinion publié dans La Presse, signé par le président de sa Commission de la Relève, promet que les militants continueront de faire vivre le mouvement.
Le vide laissé par ce parti centriste et nationaliste, qui avait capté pendant des années les voix de ceux qui voulaient une affirmation identitaire sans rupture avec le Canada, a redistribué les cartes dans plusieurs directions. Le Parti Québécois en a profité, mais il n'est pas le seul. Radio-Canada relève que le Parti conservateur du Québec a doublé ses appuis par rapport à 2022 en Abitibi-Témiscamingue, dépassant le seuil des 18 % dans les trois circonscriptions de la région. Son chef, Éric Duhaime, fait du troisième lien « sa priorité numéro un », rapporte encore Radio-Canada. Le paysage politique est donc plus fragmenté qu'il ne l'a été depuis longtemps.
Qui détient la balance du pouvoir
Dans un Parlement sans majorité, la question n'est pas seulement de savoir qui gouverne, mais avec l'appui de qui. Le Nouvelliste indique que Québec solidaire se dit prêt à assumer ce qu'il appelle la « garde partagée » de la balance du pouvoir. La formation de gauche examine par ailleurs la possibilité de demander un recomptage judiciaire dans la circonscription de Saint-Henri–Sainte-Anne, où son candidat Guillaume Cliche-Rivard a été battu par seulement 39 voix par le libéral Benoit Clermont. Un écart aussi mince peut, à lui seul, modifier l'équilibre des forces.
C'est un point que le seul récit du référendum fait facilement oublier : la marge de manœuvre du premier ministre dépend de quelques sièges. Or un référendum d'initiative gouvernementale suppose, en pratique, une loi ou une résolution adoptée par l'Assemblée. Sans majorité, le PQ devra convaincre, ou à tout le moins neutraliser, des élus dont les électeurs ne sont pas nécessairement favorables à la souveraineté.
Un engagement à contre-courant des sondages
C'est là que se situe le cœur du dossier relevé par Bloomberg. Paul St-Pierre Plamondon assume un décalage entre son projet et l'opinion mesurée par les sondeurs. Cette posture n'est pas inédite dans l'histoire de la souveraineté : les référendums de 1980 et de 1995 avaient eux aussi été précédés de périodes où le camp indépendantiste devait remonter la pente. Celui de 1995 s'était soldé par un résultat extrêmement serré, d'un peu moins de 51 % pour le « non ».
La comparaison internationale est instructive. En Écosse, le référendum de 2014 s'était tenu avec l'accord du gouvernement britannique et avait été rejeté par environ 55 % des voix ; depuis, Londres a refusé d'en autoriser un second, et la Cour suprême du Royaume-Uni a statué en 2022 qu'Édimbourg ne pouvait en organiser un sans l'aval de Westminster. En Catalogne, la consultation de 2017, tenue malgré l'interdiction de Madrid, a débouché sur une crise institutionnelle majeure et sur des poursuites judiciaires contre ses dirigeants. Ces précédents rappellent que la question n'est pas seulement politique, mais aussi juridique : qui a l'autorité de convoquer un tel scrutin, et selon quelles règles ?
Au Canada, la réponse a été en partie fixée par la Cour suprême en 1998, dans son avis sur la sécession du Québec. Le tribunal a estimé qu'une province n'a pas le droit de faire sécession unilatéralement, mais qu'une majorité claire en réponse à une question claire créerait une obligation de négocier. La Loi sur la clarté, adoptée par le Parlement fédéral en 2000, a ensuite précisé que la Chambre des communes se prononcerait sur la clarté de la question et de la majorité. Ces textes encadreront inévitablement toute démarche référendaire à venir, et Ottawa y fera référence dès que le projet prendra une forme concrète.
Un horizon de 2030, des priorités concurrentes
Le choix de la date n'est pas anodin. Fixer l'échéance à 2030 permet au gouvernement de se donner un mandat de plusieurs années pour gouverner, bâtir sa crédibilité et, espère-t-il, déplacer l'opinion. Cela lui permet aussi d'éviter de jouer la partie immédiatement, alors que sa position parlementaire est fragile.
Entre-temps, les attentes sociales et économiques s'accumulent. Journal Métro rapporte que l'Association provinciale des constructeurs d'habitations du Québec (APCHQ) a félicité Paul St-Pierre Plamondon tout en rappelant l'urgence de simplifier les règles pour construire plus vite et à moindre coût. Le logement, les services publics et la gestion budgétaire constitueront le terrain concret sur lequel le gouvernement sera jugé, bien avant que la question de la souveraineté ne soit posée aux électeurs.
C'est sans doute le principal pari du chef péquiste : démontrer qu'un gouvernement souverainiste peut bien gouverner, afin de transformer une adhésion de principe encore minoritaire en adhésion de confiance. Les sondages disent aujourd'hui l'inverse, mais l'histoire des mouvements indépendantistes, en Écosse comme au Québec, montre que les courbes d'opinion peuvent bouger sur plusieurs années, à la hausse comme à la baisse.
Ce que l'on peut retenir
Trois éléments structurent désormais le dossier. Le premier est arithmétique : un gouvernement minoritaire dépend de ses adversaires, ce qui limite sa capacité à engager seul un processus de sécession. Le deuxième est juridique : le cadre posé par la Cour suprême du Canada et la Loi sur la clarté impose des conditions que la future démarche devra affronter. Le troisième est politique : tant que l'opinion ne bouge pas, le référendum demeure une promesse dont la réalisation dépend de la capacité du gouvernement à convaincre au-delà de son noyau d'appuis.
Paul St-Pierre Plamondon a choisi de ne pas atténuer son message. Reste à savoir si la fragmentation du paysage politique, l'érosion de la CAQ et la montée de nouveaux acteurs lui offriront l'espace nécessaire pour transformer un engagement affiché en processus réel, ou si le calendrier de 2030 deviendra, comme d'autres échéances avant lui, un horizon qui recule à mesure qu'on s'en approche.
