Un chaudron d'huile brûlante, un four verrouillé en mode autonettoyant, un banc de neige et trois secondes pour décider. Plus de trois ans après une intervention de routine rue du Cardinal-Léger, à Trois-Rivières, la question qu'un arbitre devra trancher est moins spectaculaire que la boule de feu qui l'a provoquée: qui, dans la chaîne de commandement, a mal agi?
Une intervention « ordinaire » qui dérape
Les faits remontent au 26 mars 2023. Selon Le Soleil, qui rapporte les audiences, les pompiers répondaient à un appel pour un feu de bâtiment dans un appartement et ont constaté que de la fumée s'échappait d'un four dont le mode autonettoyant avait été activé. Le pompier Yannick Lupien a suivi l'ordre de son supérieur de briser la vitre du four, et c'est là qu'il a trouvé un chaudron.
La suite, c'est lui qui la raconte, dans un témoignage rapporté par Le Nouvelliste en mai dernier. En sortant le chaudron, le contenu s'enflamme. En « trois secondes gros max », dit-il, il constate que sa collègue s'apprête à utiliser un extincteur à eau dans sa direction, que ses mains « brûlent » et qu'une poignée est en train de lâcher. Il se dirige vers le balcon, s'assure que personne ne se trouve dessous et laisse tomber le chaudron dans le banc de neige. Au contact de la neige, dit-il, la boule de feu s'est élevée à 10 ou 11 pieds du sol.
Son employeur, la Ville de Trois-Rivières, y voit une faute grave. La lettre de suspension, reçue le 21 mars 2024, évoque un comportement « insouciant et dangereux » lors du retrait, du déplacement et du « lancer » d'un chaudron d'huile extrêmement chaude, depuis le deuxième étage. Le pompier conteste ces précisions: il a laissé tomber le chaudron, et le balcon était au premier étage, ce qu'ont appuyé des photos déposées en preuve. Le lendemain de la lettre, le Syndicat des pompiers et pompières du Québec, section locale de Trois-Rivières, déposait un grief.
Ce que reproche la Ville, ce que réclame le syndicat
Le syndicat soutient que la suspension a été imposée sans cause juste et suffisante, au terme d'une enquête manquant de rigueur, de façon arbitraire et de mauvaise foi. Il y voit aussi une mesure de représailles à la suite d'un grief antérieur pour harcèlement et intimidation. Il réclame l'annulation de la sanction et 10 000 $ en compensation et en dommages punitifs.
Au printemps, le chef de division aux ressources humaines de la Ville à l'époque, Eric Berthiaux, expliquait que la durée de 15 jours reflétait « la gravité de la négligence qui a été commise ». C'est cette gravité, et surtout son attribution, que les deux experts sont venus éclairer pour clore la preuve.
Deux experts, un même constat de départ
Point de convergence rapporté par La Tribune: les deux experts s'entendent pour dire qu'au départ, il s'agissait d'une intervention « ordinaire » ou « courante », et que c'est une série d'erreurs qui a mené à la boule de feu à l'extérieur. Mais ils n'imputent pas la faute à la même personne.
L'expert de la Ville, J Gordon Routley, ancien directeur adjoint du Service de sécurité incendie de Montréal et ingénieur en sécurité incendie, juge que le pompier « a agi de manière non professionnelle et négligente ». Il relève trois erreurs. D'abord, tenter de sortir le chaudron par la petite ouverture laissée par la vitre brisée, sans consulter son supérieur alors qu'il ignorait le contenu. Ensuite, retirer le chaudron, un geste qui, selon lui, a très probablement provoqué l'éclatement du couvercle et l'inflammation de l'huile exposée à l'air. Enfin, déplacer le chaudron en flammes plutôt que le déposer et le couvrir, ce qui aurait éteint le feu immédiatement. Pour lui, ce sont des notions élémentaires que tout pompier devrait connaître.
En contre-interrogatoire, l'avocat du syndicat a cependant soulevé le rôle de l'officier. Puisque celui-ci savait que le four verrouillé contenait un chaudron d'huile, l'expert a dû répondre à une question simple: pourquoi, dans ce cas, demander de briser la vitre?
L'expert du syndicat, M. Simoneau, déplace le projecteur vers l'officier. Selon son rapport, ce dernier reconnaît ne pas se souvenir d'avoir transmis à son équipe l'information cruciale sur la présence d'huile, pourtant communiquée par le 911 et accessible uniquement par lui, via le terminal du véhicule. Cette omission, écrit l'expert, a empêché les intervenants d'adapter leurs outils et leur stratégie, notamment le choix d'un extincteur approprié.
L'avocat de la Ville, Me Alex Hamelin, a souligné à plusieurs reprises que cet expert ne semblait relever aucune erreur de la part du pompier. Or le rapport est plus nuancé que cela: la décision de déplacer un contenant d'huile chaude et de le mettre en contact avec la neige « constitue une méthode d'extinction à proscrire », concède-t-il, tout en notant que M. Lupien n'avait pas été informé du contenu. Selon La Tribune, il a aussi fait valoir que si le chaudron avait été vide ou avait contenu des aliments, comme dans 95 % des cas selon son expérience, le retrait n'aurait pas provoqué de flammes.
Ce que dit la prévention, ce que dit la réalité du terrain
Sur le plan des principes, les consignes publiques de prévention vont dans le sens de l'expert de la Ville. La Régie incendie des monts rappelle de ne jamais déplacer un récipient dont le contenu est en flammes et de placer rapidement un couvercle de dimension appropriée pour couper l'apport d'oxygène. L'Association des chefs pompiers du Nouveau-Brunswick conseille de ne pas essayer de retirer le chaudron de la cuisinière, puisque l'huile allumée pourrait s'éclabousser et propager le feu. Les mêmes documents insistent: jamais d'eau sur un feu d'huile, car elle crée des flambées soudaines.
Mais ces consignes s'adressent d'abord au grand public, qui fait face à un feu déjà déclaré dans sa cuisine. Le cas de M. Lupien est différent, et c'est tout l'enjeu du dossier: l'huile ne brûlait pas lorsqu'il a ouvert le four. Le feu s'est déclaré pendant la manipulation, entre ses mains, avec une collègue prête à utiliser un extincteur à eau. La question n'est donc pas seulement de savoir si le geste final était à proscrire, ce que les deux experts semblent admettre, mais si la situation qui l'a rendu possible aurait pu, et dû, être évitée en amont.
C'est là que le débat sur l'information dépasse le cas individuel. Si une donnée critique, la présence d'huile signalée par le 911, reste dans un terminal véhiculaire sans être relayée, la chaîne de décision est fragilisée pour tous les membres de l'équipe. Le litige oppose ainsi deux logiques bien connues des relations de travail en sécurité publique: la responsabilité individuelle de l'exécutant, qui doit appliquer des connaissances de base, et celle de l'encadrement, qui doit lui donner les moyens de le faire.
Un dossier qui s'ajoute à un contexte tendu
Le nom de Yannick Lupien n'est pas nouveau dans l'actualité trifluvienne. Ancien athlète olympique en natation, devenu pompier à Trois-Rivières, il avait failli être suspendu un jour en 2016 pour avoir accordé une entrevue à la radio sur le travail des pompiers pendant les feux de Fort McMurray, sans autorisation préalable, rapportait Radio-Canada. Le maire de l'époque, Yves Lévesque, avait fait retirer la résolution juste avant la séance du conseil, affirmant que le pompier n'avait pas voulu mal faire.
Le syndicat évoque par ailleurs un grief antérieur pour harcèlement et intimidation, ce qui nourrit sa thèse de représailles. M. Lupien a aussi dit au Nouvelliste que, le lendemain de l'événement, il avait été changé de position au sein de son équipe et qu'un supérieur lui avait lancé, à la caserne: « T'es donc bien dangereux! » Il a été en arrêt de travail huit mois avant d'être convoqué à une rencontre disciplinaire, deux semaines après son retour en janvier 2024. Ces éléments relèvent de son témoignage et de la position syndicale; ce sera à l'arbitre de déterminer s'ils ont un poids dans l'analyse de la sanction.
Et maintenant?
La preuve est close. Selon Le Soleil, l'arbitre entendra sous peu les plaidoiries des deux parties avant de trancher si la suspension était justifiée ou non. Plusieurs issues sont possibles: confirmation de la sanction, annulation pure et simple, ou réduction si l'arbitre estime que la faute existe mais que sa gravité a été surestimée, d'autant que la lettre contenait des erreurs factuelles contestées sur l'étage et le « lancer ».
Au-delà du sort d'un pompier, la décision pourrait préciser ce qu'on peut raisonnablement exiger d'un intervenant sous pression, en quelques secondes, avec des mains qui brûlent, et ce que l'on doit exiger de la chaîne de commandement qui l'a envoyé sortir un chaudron d'un four verrouillé. À Trois-Rivières comme dans n'importe quel service d'incendie, la réponse intéresse bien au-delà de la rue du Cardinal-Léger.
