Montréal

Pompiers de Montréal : des minutes qui s'étirent, des camions qui manquent d'équipage

Le temps de déplacement des pompiers montréalais grimpe d'année en année. Circulation, chantiers, appels records et habits de combat à décontaminer : tour d'horizon des causes et des enjeux.

Pompiers de Montréal : des minutes qui s'étirent, des camions qui manquent d'équipage

Quelques secondes de plus, année après année. Pris isolément, l'écart paraît dérisoire. Mais lorsqu'il s'agit d'un feu de cuisine qui se propage ou d'un arrêt cardiaque, chaque minute compte, et la tendance observée à Montréal commence à inquiéter. Le Journal de Montréal rapportait lundi que les pompiers de la métropole mettent de plus en plus de temps à se déplacer vers leurs appels. Les données et les reportages des dernières années permettent de mieux comprendre ce qui se joue.

Ce que disent les chiffres

Le constat n'est pas nouveau, mais il se confirme. Selon La Presse, le temps de réponse moyen du Service de sécurité incendie de Montréal (SIM) s'est établi à 5 min 21 s en 2025, soit une hausse de 8 secondes par rapport à l'année précédente et de 14 secondes comparativement à 2020.

En 2023, le même quotidien indiquait que les pompiers prenaient en moyenne 5 min 15 s pour arriver sur les lieux, contre 4 min 58 s en 2019, une augmentation de près de 6 %. À l'époque, le chef du SIM, Richard Liebmann, parlait d'une « petite variation » et répétait qu'il n'y avait « rien d'alarmant ».

Pris sur une plus longue période, le portrait est plus net encore. Le Journal Métro avait obtenu des données montrant que le temps de déplacement moyen des pompiers, sur l'ensemble de l'île, était passé de 2 min 53 s à 3 min 9 s entre 2011 et 2018. L'augmentation variait beaucoup selon les secteurs : 32 secondes dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, 19 secondes dans Ahuntsic-Cartierville, 7 secondes dans le Plateau-Mont-Royal.

Une précision s'impose : ces chiffres ne mesurent pas tous la même chose. Le temps de réponse total comprend le traitement de l'appel, la mobilisation de l'équipage et le trajet. Le temps de déplacement, lui, ne couvre que la route. Les deux indicateurs vont toutefois dans la même direction.

Une circulation de plus en plus lente

La première explication avancée par la direction du SIM est la congestion. En 2023, M. Liebmann attribuait la hausse aux chantiers, à la circulation et à l'achalandage, qui allongeaient le trajet « de quelques secondes ».

Le syndicat des pompiers pointe aussi les aménagements routiers. Le président de l'Association des pompiers de Montréal, Chris Ross, soutenait que les mesures d'apaisement de la circulation, de plus en plus nombreuses, avaient un effet direct sur les temps de trajet. « On cherche souvent à ralentir les citoyens », avait-il dit à La Presse.

La Ville n'a pas toujours été d'accord. Lorsque le Journal Métro a publié ses données, le SIM a nié que les mesures d'apaisement aient un rôle sur le temps de trajet. Il assurait siéger à un comité municipal chargé de la sécurisation des rues, où il formule des recommandations pour arriver à des « solutions équilibrées ».

Le débat est classique dans les grandes villes : les mêmes dos d'âne, saillies de trottoir et voies rétrécies qui protègent piétons et cyclistes compliquent le passage de véhicules lourds. Il faut arbitrer entre deux sécurités, et les données d'intervention par secteur sont l'outil pour le faire.

Une demande record, des ressources qui stagnent

La deuxième piste est la charge de travail. Selon La Presse canadienne, le volume total des interventions du SIM a augmenté de 8 % par rapport à 2024, pour atteindre 140 406 en 2025. De ce nombre, 60 % concernaient des interventions à titre de premiers répondants, en hausse également. Le chef Liebmann attribue cette tendance au vieillissement de la population et à l'augmentation des maladies chroniques.

Ce rôle de premiers répondants est devenu central. Radio-Canada rappelait en 2019 que, depuis la généralisation du service à toutes les casernes à la fin de 2009, le nombre d'interventions avait presque triplé alors que les moyens humains demeuraient sensiblement les mêmes. L'activité principale des pompiers n'est plus d'éteindre des incendies.

Les effectifs, eux, bougent peu. Selon Rezo Montréal, qui a couvert la présentation du bilan 2025 à la Commission de la sécurité publique, le SIM compte 2 305 pompiers en uniforme et 418 employés de soutien, répartis dans 67 casernes. Le nombre de casernes est inchangé depuis plus d'une décennie.

Prudence toutefois : ce média note lui-même qu'une hausse du volume d'appels ne suffit pas à prouver une dégradation des délais. Mais lorsqu'un camion est déjà sorti pour un malaise, le suivant doit parfois venir d'une caserne plus éloignée. Le trajet s'allonge mécaniquement.

Le dossier méconnu des habits de combat

Un facteur plus inattendu est apparu en janvier dernier. La Presse révélait que la décontamination des habits de combat, devenue obligatoire pour réduire l'exposition aux cancers professionnels, était un goulot d'étranglement. Selon le quotidien, un seul site de lavage servait toute l'agglomération, et des pompiers ne récupéraient pas leur équipement à temps.

Les conséquences sont doubles. Sur le plan financier, le SIM rappelait des pompiers en temps supplémentaire, pour une facture de 19 millions de dollars selon La Presse. Sur le plan opérationnel, certains camions ne pouvaient pas quitter la caserne faute d'équipage équipé. Le SIM a lui-même reconnu, dans des documents présentés à l'hôtel de ville, que les « coupures de véhicules dues à la décontamination » avaient entraîné des trajets plus longs pour les véhicules disponibles.

Le chef Liebmann s'attendait à une amélioration au premier trimestre 2026. Selon lui, la capacité de décontamination avait déjà été augmentée vers la fin de 2025 et beaucoup d'habits avaient été achetés. Le bilan 2025 présenté ensuite précise que le SIM a ajouté 11 pompiers et 5 personnes à la division des services techniques pour la décontamination. Reste à voir, avec les données de 2026, si ces correctifs auront un effet mesurable sur les délais.

L'enjeu de santé est bien réel. Le président de l'Association des pompiers a rappelé à La Presse que la CNESST a reconnu le décès de 97 pompiers montréalais comme étant directement lié à des maladies professionnelles. Raccourcir les délais ne peut donc pas se faire en sacrifiant la décontamination.

Un cadre de planification à jour, des outils à moderniser

La mesure de la performance repose sur les schémas de couverture de risques, exigés par la Loi sur la sécurité incendie du Québec. En contrepartie, les municipalités obtiennent une immunité contre certaines poursuites, à condition de respecter leur plan. Radio-Canada rapportait en 2023 que le schéma de Montréal datait de 2008 et n'avait jamais été mis à jour. Le SIM affirmait alors être en train de le réviser. Un nouveau schéma 2025-2034 a depuis fait l'objet d'une consultation publique à l'hiver 2025, selon le portail de la Ville.

Côté technologique, le SIM prévoit remplacer son système de répartition assistée par ordinateur, l'outil qui choisit quels véhicules envoyer. Selon son rapport de 2024, l'entreprise montréalaise EMERES a été retenue, avec une mise en place prévue d'ici 2027. Le système devrait aider à gagner des secondes avant même que les camions ne quittent la caserne, un chantier sur lequel M. Liebmann disait déjà travailler en 2023.

Ce qu'il faut surveiller

La hausse des délais n'a pas une cause unique. Elle résulte d'un cumul : une ville plus dense et plus encombrée, une demande médicale croissante pour un parc de casernes inchangé, et une contrainte sanitaire légitime qui a, temporairement du moins, privé des camions d'équipage.

Plusieurs indicateurs permettront de juger si la situation se stabilise : les données 2026 sur le temps de réponse moyen, l'effet réel des nouvelles capacités de décontamination, l'adoption du schéma de couverture de risques et le déploiement du nouveau système de répartition. Les élus, eux, devront dire s'ils jugent les ressources actuelles suffisantes pour une demande qui augmente de 8 % par année.

Pour les citoyens, l'écart de quelques secondes ne se voit pas. Il se mesure à l'échelle de dizaines de milliers d'interventions, et il est surveillé de près, car c'est dans les cas les plus critiques qu'il peut faire la différence.

Note : le texte intégral de l'article du Journal de Montréal n'a pas pu être consulté. Cet article s'appuie sur son chapô, sur des données publiques et sur des reportages antérieurs.